L'allégorie de la carotte - La Révolution en Charentaises

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L’allégorie de la carotte

dimanche 14 mai 2006, par Marvin Flynn / 8288 visites

L’allégorie de la carotte, ou quand Wolfgang Master ne sait plus ce qui l’ (qu’il) attend.

La carotte et le baton {JPEG}Au départ la vie avait pourtant été plutôt douce ; la Naissance, et l’ouverture aux premiers plaisirs de la vie, l’école primaire et la découverte des copains, les anniversaires, la musique et ses examens, le sport et les matchs du week-end ; le collège, avec les filles, toujours les copains, les premières sorties, les années d’apprentissage et le brevet à la fin du cycle ; le lycée, toujours les filles, le bac comme bouée à atteindre ; les études ensuite, les examens de fin d’année dans l’espoir d’un diplôme en vu, les petits boulots qui financent les vacances d’été...

Durant toute son enfance, chaque année a amené son lot de découvertes, de nouvelles expériences et d’épreuves... Wolfgang avait à cette époque l’impression d’avancer, de construire sa vie, de devenir quelqu’un. C’était la vie. Et puis, au sortir de ces années plus ou moins heureuses, Wolfgang a trouvé son premier emploi. Le but ultime. C’est là que tout a basculé.

Pourtant, Wolfgang n’a pas à se plaindre : son boulot - trouvé rapidement - n’est ni trop mal payé ni objectivement inintéressant ; sa vie sociale se greffe de quelques amis de longue date et de collègues de boulot envahissants, il est indépendant (donc seul), en bonne santé physique et mentale : certes, il fume un peu trop, et se paye une petite cuite de temps en temps, mais il se dit que c’est le mal de son époque. Il n’a jamais connu les cinq semaines de congés payés pour lesquelles une autre génération avant lui s’était battue (merci les 35 heures annualisées) ; il a une voiture, une télé et un lecteur DVD qui lui permettent de meubler les longues soirées d’hiver et les samedis soir aussi. En un mot, il a réussi.

Mais réussi quoi ?

Jusqu’ici, chaque chose qu’il a faite avait un but bien précis : l’argent pour les vacances avec les potes, le travail scolaire pour le diplôme, les efforts pour le sport ou pour la musique. Des jalons bien précis avaient été posés par ses parents quand il était encore jeune, et il n’a jamais réfléchi qu’un jour, il lui faudrait poser ses propres jalons. Il fait maintenant le point sur les choses qui rythment sa vie :

Les dates et heures des prochains congés : vacances, prochain pont, fin de la semaine en cours, le soir même... Et lorsqu’il est en congé, la date de reprise du boulot, la fin du long week-end, le lendemain matin. Parce que Wolfgang n’a pas de métier, il a un travail ; la différence tient dans l’envie d’aller bosser...

L’échéance voiture : d’un côté, l’essence qui file plus vite que l’argent ne rentre ; de l’autre, le compteur kilométrique qui lui susurre chaque jour « Bientôt la courroie de distrib. » ou « Pense à ta révision » ou bien encore « Sécurité avant tout : pense à tes pneus, tes plaquettes, tes essuie-glaces, tes ampoules etc. » ; Wolfgang ne préfère même pas penser au crédit qui lui a permis de se l’acheter, cette voiture, espérant simplement qu’il arrive à terme avant que la voiture ne soit bonne pour la casse. Mais pourquoi Wolfgang garde-t-il sa voiture ? Pour aller gagner son pain bien sûr ; la mie a parfois le goût d’essence...

La retraite : ah elle est bien bonne celle-là : trop loin pour y penser de manière concrète, trop proche pour ne pas arriver assez vite ; il ne sait même pas s’il pourra réellement en profiter, avec l’allongement de la durée de cotisation.

Les saisons : au moins, avec les saisons comme jalon, Wolfgang se sent un peu moins seul. Autrefois, il n’était pas insensible aux joies de l’hiver ; en vieillissant, il se prend à guetter le retour des beaux jours de derrière sa fenêtre.

Il pourrait en énumérer d’autres, des jalons comme ceux-là. Mais cela lui donnerait-il le but qu’il espère ? Alors Wolfgang se dit qu’il en a marre, mais que, finalement, ça lui convient malgré tout. L’alternance boulot/vacances, le temps qui fait fait son oeuvre, doucement, sa nouvelle voiture, la fille parfaite qui le (qu’il) cherche encore certainement quelque part ne sont que repères sans signification ; comme la carotte que le cavalier tient sous le nez de l’âne qu’il veut faire avancer, l’âne et le cavalier ne font qu’un chez Wolfgang. Il est le seul à tenir la carotte qui le fait avancer.

Alors ce soir, Wolfgang n’a plus très envie de penser ; il est tard, et demain, il travaille.


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