L'expérience de Milgram ou comment l'obéissance fabrique des monstres - La Révolution en Charentaises

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L’expérience de Milgram ou comment l’obéissance fabrique des monstres

mercredi 17 mars 2010, par Onno Maxada / 58098 visites

Une réflexion autour des travaux de Stanley Milgram consacrés à la soumission à l’autorité.

A l’origine des travaux de Stanley Milgram, chercheur en psychologie sociale à l’université de Yale, il y a un monstre : Eichmann. Nous sommes au début des années soixante. Adolf Eichmann - ancien chef SS responsable de la logistique de la "Solution finale" - comparaît devant ses juges pour "crimes contre l’humanité" et "crimes de guerres" (entre autres). Sa défense est simple : il n’aurait fait qu’appliquer les ordres. Pour Milgram, l’argument mérite d’être pris au sérieux. Il décide donc de mener des expériences pour évaluer jusqu’à quel point des individus obéissent à des ordres en contradiction avec leur conscience.

L’expérience

Pour son expérience, Milgram recrute par petites annonces des hommes de 20 à 50 ans aux profils variés (catégorie socio - professionnelle, niveau d’éducation, etc.). Ces derniers pensent participer à une étude visant à analyser scientifiquement l’utilité de la punition pour la mémorisation. L’expérience se déroule dans les locaux de l’université, en échange d’une faible rémunération (4,5$).

A son arrivée, chaque participant (appelé sujet) prend part à un tirage au sort truqué qui lui confie le rôle "d’enseignant". Le rôle "d’apprenant" échoit à un acteur travaillant pour l’université (ce que le sujet ignore). Pour le sujet, les rôles ont donc été définis par le hasard. L’expérience se déroule sous le regard de "l’expérimentateur", un scientifique représentant l’université.

L’apprenant est mis dans une pièce à part, affublé d’un dispositif censé lui infliger des décharges électriques. Il est en contact avec l’enseignant et l’expérimentateur grâce à un microphone. Le rôle de l’enseignant est de faire mémoriser à l’apprenant une liste de mots allant par paire (par exemple, "ciel" et "bleu"). A chaque erreur de l’apprenant, l’enseignant lui envoie un choc électrique dont la puissance augmente progressivement (15 V supplémentaires à chaque fois), avec un maximum de 450 V. Afin de donner à l’enseignant une idée de l’intensité des chocs, il reçoit lui-même une décharge de 45 V et des indications figurent en dessous des boutons qu’il doit actionner ("choc modéré", "choc violent", "attention, choc dangereux", etc.). Il lui est en outre demandé d’annoncer à chaque décharge infligée à l’apprenant le nombre de volts correspondant.

Selon un plan pré-établi, l’apprenant commet suffisamment d’erreurs pour amener l’enseignant à augmenter la puissance des chocs électriques. A mesure que celle-ci croît, l’apprenant manifeste sa souffrance de façon de plus en plus claire : gémissements d’abord, puis plaintes à voix haute du type "Sortez moi de là ! J’ai des problèmes de coeur", supplications, cris violents et finalement absence de réponse à partir de 300 V.

Si l’enseignant hésite à infliger les chocs, l’expérimentateur lui répond, dans l’ordre : 1) Veuillez continuer ; 2) L’expérience ne peut se poursuivre sans vous, continuez s’il vous plaît ; 3) Il faut absolument que vous continuiez ; 4) Vous n’avez pas le choix, il faut continuer. En cas de question sur ce point, l’expérimentateur indique prendre l’entière responsabilité de ce qui se passe pendant l’expérience. Si l’enseignant refuse toujours de continuer suite à ces réponses, l’expérimentateur met fin à l’expérience.

Les résultats

Avant de réaliser son expérience, Milgram avait demandé à des psychologues d’estimer le pourcentage d’individus qui seraient susceptibles de poursuivre l’expérience jusqu’au bout et d’infliger à trois reprise un choc de 450 V à un individu souffrant du cœur ne répondant plus aux questions et auquel le sujet pouvait s’identifier (les rôles avaient apparemment été définis au hasard). Les psychologues avaient anticipé un taux d’obéissance de 0%.

A terme de la première expérience de Milgram, 62,5% des sujets (soit 25 sur 40) avaient mené l’expérience jusqu’au bout. Aucun n’avait refusé le principe même de l’expérience, qui supposait de faire souffrir quelqu’un qui ne leur avait absolument rien fait. Aucun n’arrêta avant 135 V et la moyenne des chocs maximaux s’établit à 360 V.

L’expérience fut reprise par d’autres scientifiques dans diverses parties du monde et à diverses époques et aboutit à des résultats globalement similaires : entre 61% et 66% de taux d’obéissance.

Milgram affina ses résultats en introduisant des variantes dans l’expérience. Il joua sur l’éloignement de la victime, la proximité de l’autorité, le sexe du sujet, la liberté des sujets de choisir la puissance des chocs, la pratique de l’expérience en groupes (pour analyser les phénomènes de conformité sociale et de déresponsabilisation) et la légitimité de la figure d’autorité. Comme on pouvait s’y attendre, plus la victime est éloignée, l’autorité proche, la pression du groupe importante et la figure d’autorité légitime, plus le taux d’obéissance est élevé. Le sexe du sujet n’a pas d’influence.

Conclusion

L’expérience de Milgram sonne comme un avertissement pour tout un chacun. Elle nous rappelle que face à une autorité qu’il perçoit comme légitime (en l’occurrence, un scientifique), l’être humain a une tendance naturelle à obéir qui l’amène à mettre son sens critique en sommeil et favorise le réveil des monstres. Tout porte à croire que si le dispositif mis en place par Milgram n’avait pas été factice, les citoyens ordinaires ayant participé à son expérience se seraient transformés - malgré eux - en meurtriers.

Si la soumission à l’autorité est si forte, on imagine combien il est facile pour un Etat doté d’une administration efficace, confiant à ses fonctionnaires et à ses militaires une multitude de tâches fragmentées, d’atteindre ses objectifs. Même si ceux-ci sont criminels ou contraire à l’éthique la plus élémentaire... En outre, fonctionnaires et militaires sont payés par l’Etat et peuvent faire l’objet de sanctions, ce qui maximise le taux d’obéissance. La "Solution finale" est un cas extrême, mais l’actualité nous fournit chaque jour de nouveaux exemples de citoyens ordinaires, pas plus sadiques que les autres, amenés à effectuer la sale besogne de ceux qui tiennent les rênes de l’Etat. Combien de braves fonctionnaires américains - pères ou mères de famille et bons croyants - ont préparé, de près ou de loin, le massacre et la torture de milliers d’Irakiens ? Combien de fonctionnaires de police français ont renvoyé au casse-pipe des demandeurs d’asile et des clandestins fuyant leur pays ? Combien de braves citoyens obéissent à des lois scélérates et laissent leur gouvernement effectuer les pires saloperies sous prétexte qu’il a été élu ? En tout état de cause, le fait d’être détenteur d’une forme de légitimité - même démocratique - ne permet pas de s’affranchir de certaines règles, à commencer par les droits de l’homme.

Même si ces résultats font froid dans le dos, l’expérience de Milgram ne doit pas pousser à un fatalisme pessimiste. Au contraire, elle incite à une plus grande vigilance de l’esprit critique et souligne qu’il est des moments critiques où il n’y a pas d’autre choix que le courage de la désobéissance ou la complicité des monstres. Ainsi, l’un des participants à l’expérience de Milgram a écrit au scientifique des années plus tard pour le remercier. Profondément marqué par l’expérience, il avait refusé de rejoindre l’armée américaine alors en guerre au Vietnam pour ne pas avoir à exécuter des ordres cruels.

Pour en savoir plus :

* MILGRAM, Stanley, La Soumission à l’autorité, Calmann-Lévy, Collection "Liberté de l’esprit", 1994 (2e éd.)

* MILGRAM, Stanley, Obédience (le film des expériences)

* VERNEUIL, Henri, I comme Icare, 1979. Un film avec Yves Montand.



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