Bamako, l'Afrique règle ses comptes avec l'Occident. - La Révolution en Charentaises

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Bamako, l’Afrique règle ses comptes avec l’Occident.

jeudi 2 novembre 2006, par Camille D. / 11913 visites

« Aucune juridiction n’existe pour remettre en question le pouvoir des plus forts ». Le très beau film de Abderrahmane Sissako donne, enfin, la parole aux pays pauvres, qui vont jusqu’à intenter un procès (fictif) aux institutions financières internationales. Le procès se passe à Bamako, au Mali, mais il aurait tout aussi bien pu se passer en Amérique Latine. Il s’agit ici de faire l’inventaire des conséquences désastreuses des décisions de la Banque Mondiale et du Capitalisme libéral.

Bamako - l'affiche du filmL’histoire, qui n’en est pas une, se passe dans la cour d’une maison, dans le quartier populaire d’Hamdallaye, à Bamako. Cette maison, cette cour sont celles du père du réalisateur, il y a vécu, il y a grandi. Dans cette cour, le temps s’écoule à la vitesse africaine. Il fait chaud, les ventilateurs marchent mal, les femmes teignent des batiks tandis qu’un improbable gardien veille à ne laisser passer que les témoins du procès. Car le procès, même fictif, a lieu. Avec de vrais juges et de vrais avocats, à qui le réalisateur a laissé la liberté de construire leur argumentaire. De vrais témoins aussi, comme la sociologue et ancienne ministre de la Culture du Mali, Aminata Traoré, ou l’économiste Georges Keita qui viennent dénoncer la pirouette des pays du G8 qui s’arrogent les honneurs en annonçant l’annulation de la Dette, alors qu’au vu des intérêts réclamés, celle-ci a déjà été amplement remboursée. Ils dénoncent aussi le peu d’argent qu’il reste alors aux pays endettés (les pourcentages annoncés sont alarmants) pour assurer leurs services sociaux. Mais aussi de vraies victimes, comme cet homme qui vient nous raconter son errance dans le désert, immigré rejeté, ou ce paysan, Zegué Bamba qui fait tournoyer un chasse-mouche vengeur tout en déclamant une prière sourde mais pleine de colère, pour le libérer de tous ces mots (maux ?) qu’il a à dire.

« J’ai ressenti une forme d’urgence à évoquer l’hypocrisie du Nord vis-à-vis du Sud » répond Abderrahmane Sissako, pour justifier le besoin de ce film, pour s’excuser d’avoir la chance de pouvoir réaliser des films africains. « Quand on vit sur un continent où l’acte de faire un film est rare et difficile, on se dit qu’on peut parler au nom des autres ». Et il n’est pas le seul. C’est ainsi qu’il a reçu le soutien de Danny Glover (ancien ambassadeur de bonne volonté pour le programme des Nations Unies), qui s’est investi, non seulement en tant que producteur, mais aussi en tant qu’acteur, puisqu’on le voit apparaître le temps d’un clin d’œil en forme de western-spaghetti. Cette incartade dans le récit, loin d’être drôle, nous rappelle aussi la participation des africains au suicide de leur continent. Car le film n’est pas aussi manichéen qu’il en l’air : il y a des avocats noirs et blancs des deux côtés, il y a la corruption à laquelle on ne peut échapper.

Et puis il y a la vie autour, jouée par des acteurs. Car dans la maison les gens vivent. Un homme est malade, un autre n’a pas de travail, alors il s’en invente un, gardien d’une hypothétique ambassade d’Israël. Il y a aussi cette très belle femme (la toujours superbe Aïssa Maïga, aperçue dernièrement dans « Je vais bien ne t’en fais pas », mais aussi dans « Les poupées russes »), si triste et si belle, qui chante comme pour s’enfuir, quitter cette vie. Mais c’est un autre qui aura le cran de le faire... Car dans ce film, comme sans doute dans la réalité africaine, les femmes sont le moteur, la force des hommes. Elles travaillent, cachent leurs pleurs et restent « plus optimistes que l’enfer »

Le film se termine sans qu’on ne sache rien du verdict rendu. Peu importe, les très belles plaidoiries de la partie civile, réclamant aux institutions internationales « des travaux d’intérêt général à perpétuité » ou encore leur rappelant que leur vocation première est d’aider l’Homme et non le libéralisme ; tout ça redonne l’espoir. Car contrairement à ce qu’on veut bien nous faire croire, les africains ne sont pas ignares. Ils ont des choses à dire, des idées, des envies, mais souffrent (seulement) du manque de moyen de communication. Ils en savent beaucoup plus sur nous, que nous ne prenons la peine d’en savoir sur eux.

A lire aussi sur la REC : Le Tiers-Monde endetté, les causes et les conséquences (désastreuses)


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1 Message

  • Une réalisation moyenne pour un discours éloquent 27 mars 2007 17:52, par Anatole Ibsen

    Il aura fallu le temps, mais le film Bamako vient d’arriver à la Réunion. Je me suis évidemment empressé d’aller le voir. J’en fus déçu.

    Non par le discours tenu, qui est éloquent et sans appel, ni par la prouesse des acteurs, époustouflante, ni par l’ambiance, réaliste. J’ai été déçu parce que Bamako n’est pas vraiment un film.

    A trop hésiter entre la fiction et le documentaire, Abderrahmane Sissako nous offre un opus souvent soporiphique. Le message du film ne mértait pas un tel traitement : des scènes superbes (le chant colérique du vieil africain, le réquisitoire final de l’avocat) sont gommées par un montage souvent peu inventif. On ne montre pas la lenteur de l’Afrique en faisant un montage sans relief. On montrer la couleur de l’Afrique en jouant sur la photographie (au sens de lumière), en montrant la moiteur, en ajoutant de la musique, en faisant un montage plus ambitieux : un rélisateur ne doit pas se contenter de filmer un procès (fût-il fictif) : il doit le mettre ne perspective afin d’éclairer le lecteur, le guider, et lui faire passer un moment agréable.

    Et c’est là où le bât blesse : si le film est remarquable par le discours qu’il défend, Abderrahmane Sissako n’est pas parvenu à réprimer les baillements de nombreux spectateurs dans la salle qui projetait le film : ce qui n’est pas vraiment un bon début quand on se propose de défendre une noble cause...