Antimanuel d'éducation sexuelle - La Révolution en Charentaises

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Antimanuel d’éducation sexuelle

samedi 17 février 2007, par Hoopoe / 17557 visites

Sommes-nous vraiment sexuellement libéré(e)s ?

Si vous croyez que les criminels sexuels récidivent très souvent, et qu’on ne peut pas assez punir les pédophiles pour protéger les enfants,
si vous croyez que la prostitution est une forme d’esclavage,
si vous pensez que les hommes peuvent plus facilement échapper à leurs devoirs parentaux que les femmes,
si enfin vous croyez qu’aujourd’hui nous sommes sexuellement libérés, peut être faudrait-il lire L’Antimanuel d’éducation sexuelle de Marcela Iacub et Patrice Maniglier.
Ce n’est pas une explication sur l’origine des enfants (même si c’est un sujet important, surtout parce qu’ils ne viennent pas toujours de là où l’on croit), ni un inventaire de positions sexuelles peu conservatrices. L’approche est politique, l’ouvrage écrit par une juriste et un philosophe.

Les écrivains font un plaidoyer non pas pour une société plus libérée sexuellement, mais pour une société post-sexuelle, dans laquelle l’Etat ne se mêlerait plus dans la vie sexuelle des gens. La morale puritaine d’antan a été remplacée par une morale imposée par des lois. Des lois qui devraient défendre notre liberté sexuelle mais qui finissent par imposer une définition de la sexualité.

Quid de la révolution sexuelle ?

Oui, il y a eu une révolution, surtout parce que la procréation et la sexualité ont été déconnectées. La contraception et la procréation artificielle ont bouleversé l’ancienne loi naturelle qui liait le sexe à l’enfantement. Il y a aussi eu un changement de morale, qui a fait que des lois prohibant l’adultère et l’homosexualité ont été abolies, mais il y a eu tout une panoplie législative installée depuis. Pour l’adultère, en cas de divorce, l’infidèle est toujours vu comme le coupable et donc pénalisé économiquement.

Sexe = danger ?

Depuis la révolution sexuelle le thème des agressions sexuelles est devenu omniprésent. Viol, harcèlement sexuel, pédophilie, prostitution forcée, tournantes, vous le trouvez tous les jours dans les nouvelles.

En France, 23% de la population carcérale est emprisonnée pour crime sexuel. En 1973 c’était 5% et en 1996 12,8%, ce qui correspond à un peu plus de 1 000 personnes en 1973, plus de 6 000 en 1996 et près de 9 000 en 2005 ! Alors ou bien les dernières 30 années le viol et les autres délits sexuels ont augmenté énormément, ou bien avant ils n’étaient pas punis. Mais si on compare le pourcentage de la population carcérale française avec ceux d’autres pays, le mystère grandit encore : 4% aux Pays Bas, 5% au Royaume Uni, 8% en Espagne, 9% en Belgique contre 23% en France !

De plus, les sanctions sont de plus en plus sévères, on est même plus durement puni quand on viole un mineur de 15 ans que quand on le tue ou qu’on le blesse gravement en le laissant handicapé ! Est-ce que le viol est pire que le meurtre ?

Le procès d’Outreau est analysé dans le livre, surtout pour montrer que ce n’était pas une exception mais qu’il y a des centaines d’affaires dans ce genre. En cas de crime sexuel, le présumé coupable doit souvent prouver son innocence. L’interrogation des témoins se passe encore trop souvent de façon à les influencer. Par exemple, en France, on utilise encore des poupées anatomiques, alors que des études à l’étranger ont clairement montré l’invalidité de cette technique.

En croyant que les criminels sexuels sont les plus récidivistes on les oblige à suivre un traitement psychiatrique à la sortie de la prison (contrairement aux tueurs en série), mais cette assomption est fausse. En 2002, seulement 1,8% des violeurs avaient déjà été condamné pour viol.

Les auteurs nous incitent à réfléchir sur ce qu’est un viol, en parlant d’exemples de cas où l’accusation pour viol était plutôt une revanche pour une déception amoureuse, ou des filles qui avaient consenti passivement et ne se sentaient pas bien avec le rapport sexuel après coup, ou des femmes qui étaient ivres au moment des faits. Pas mal d’hommes se sont trouvés accusés de viol sans avoir eu cette intention ni cette sensation.

Le livre est plein de faits déconcertants qui vous feront lire votre journal d’un autre œil. Les auteurs veulent aussi vous faire réfléchir sur ce qui cause le traumatisme et avancent : "la plupart d’entre nous doivent leurs inhibitions non pas au fait d’avoir été abusés sexuellement, mais à leur incapacité d’assumer leurs désirs" [1]

La "bonne" sexualité

En principe on peut coucher avec un adolescent de plus de 15 ans. Mais dès que vous lui proposez quelque chose "hors normes" vous risquez la prison pour "corruption de mineur". Alors pas de partouzes, pas de films pornographiques ni de sado-masochisme, pas d’exhibitionnisme, de voyeurisme, et pas même d’homosexualité dans certaines circonstances. Par contre, un adolescent qui est empêché par ses parents d’avoir des rapports sexuels n’a aucune possibilité de réclamer sa liberté sexuelle. Par le biais de tous les interdits qui touchent les 15-18 ans on fait passer le message de ce qui est sexuellement correct. Après 18 ans on a droit à plus de fantaisie, mais ce n’est pas très bien vu.

La prostitution

Le plus vieux métier du monde est toujours une source de débat. Est-ce une forme d’esclavage et dégradant pour la femme, ou est-ce que celles qui choisissent de faire ce métier, devraient avoir le droit de le faire d’une façon "décente". Il y a plein d’autres métiers qu’on choisit d’exercer pour l’argent et la prostitution peut dans ce cas être un choix rationnel. En France on pénalise non seulement le racolage actif, mais aussi passif, cachant de plus en plus la prostitution, ce qui ne favorise pas la sécurité des prostitués. Mais le fait le plus étonnant est qu’en disant vouloir combattre les proxénètes, ce sont les femmes qui sont pénalisées. Elles ne peuvent ni louer un appartement (le propriétaire pourrait être sanctionné), ni en acheter un à plusieurs parce qu’elles deviendraient le souteneur des autres. Si elles partagent leur vie avec quelqu’un, celui-ci peut être accusé. En effet, le fait de payer une partie des frais du ménage avec l’argent de la prostitution est une preuve suffisante de proxénétisme. Cela entraîne une exclusion totale de ces femmes. La chose qu’il faudrait combattre, c’est l’abus : les personnes qui contraignent d’autres personnes à faire ce travail.

Les droits de l’Homme

Aujourd’hui il n’y a plus de différence entre les enfants légitimes et illégitimes. Les femmes ne sont plus exclues (ou pire, comme en Irlande, enfermées) pour avoir un enfant en dehors du mariage. Mais quid du père ? Il a le droit de reconnaître l’enfant conçu en dehors du mariage, mais cette reconnaissance peut être disputée par la mère ou l’enfant s’ils ont un doute sur la paternité. Si l’homme ne veut vraiment pas d’enfant, la seule option est la vasectomie. Il n’a ni le droit d’exiger un avortement (ni le droit de l’empêcher d’ailleurs), ni le droit de ne pas vouloir être père de cet enfant. Jusqu’à deux ans après la naissance, la mère peut obliger un homme à devenir le père. L’enfant le peut également jusqu’à ses 20 ans... Même si le père n’a jamais su que la femme était enceinte ! Vous pouvez dire que c’est important pour l’identité de l’enfant de connaître son père. D’accord, mais pourquoi donc ne peut-il pas exiger de connaître sa mère. Pour une femme qui ne veut pas être mère, il suffit d’accoucher sous X et de faire savoir qu’on veut rester anonyme. L’enfant n’aura pas droit à des informations sur sa mère.

Le vrai danger

Le seul chapitre qui fait "manuel d’éducation sexuelle" est le chapitre sur le SIDA qui dit que s’il faut transmettre un message aux jeunes (et aux moins jeunes aussi), c’est comment il faut se protéger. C’est en banalisant la sexualité qu’on peut plus facilement atteindre un comportement rationnel dans la gestion des risques. Alors ne pas interdire l’installation de distributeurs de préservatifs dans les écoles au prétexte qu’on favoriserait la débauche, mais faire des campagnes de prévention explicites, sans peur de choquer la bonne morale. Parce que ce qui est choquant, c’est qu’en 2003, il y a eu 6 000 cas de contamination (dont 43% de femmes) en France et que 55% des personnes malades du SIDA perdent leur emploi.

Etes vous libéré(e) ?

Le livre fait réfléchir sur la notion de la sexualité qui existe dans notre société, pour finir avec une description de ce que peut être une société post-sexuelle, dans laquelle il n’y a que le consentement mutuel qui compte. Tout cela illustré par des photos drôles, choquantes, intrigantes mais toujours bien trouvées, comme la photo de la colonne spermatique, oeuvre de Christiane Geoffroy, ou le Spaghetti Man de Paul McCarthy.

IACUB, Marcela et MANIGLIER, Patrice, Antimanuel d’éducation sexuelle, Editions Bréal, 2005


Notes

[1] Antimanuel de l’éducation sexuelle, page 189


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2 Messages de forum

  • Antimanuel d’éducation sexuelle 26 février 2007 15:05

    Voilà un article instructif, qui bouscule pas mal d’idées reçues, à l’image, très certainement, du livre dont il parle.

    ça ouvre la réflexion et le débat sur un sujet dont on ne parle plus en France (pensant naïvement avoir fait le tour de la question), alors que nous sommes en droit de penser qu’il y a encore beaucoup à dire, à faire, à repenser et à défaire.

  • Antimanuel d’éducation sexuelle 17 juin 2008 12:09, par Elise

    "La morale puritaine d’antan a été remplacée par une morale imposée par des lois."

    Faut-il à présent remplacer ces "lois" de l’État par les lois du marché ? Serons-nous plus libéré-e-s alors ?

    Bon gré, mal gré, les lois protégent les victimes des violences sexuelles et permettent l’accès à l’autonomie sexuelle, car il faut un cadre protégé pour y parvenir : l’autonomie peut être atteinte une fois que l’individu est libéré de la contrainte, qu’elle soit économique ou liée à un risque de brutalité physique.

    Lire à ce sujet les éclaircissements de Rhéa Jean :

    [les opposants à la prostitution] "se voient en effet accusés d’attenter à la vie privée et d’aller à l’encontre de l’idée libérale selon laquelle l’Etat n’a pas à se mêler de ce qui se passe dans la chambre à coucher. D’abord, on peut se demander si cette défense de la protection de la vie privée n’a pas surtout pour but de protéger les hommes de l’interférence de l’Etat.
    Ensuite, dans la prostitution, se mêlent à la sexualité – du domaine privé - l’achat et la vente, qui sont du domaine public.
    Pour ce qui est de protéger la vie privée, ce sont selon moi les néoabolitionnistes qui défendent le mieux cette valeur. Pour eux, la prostitution fait empiéter la sphère publique du travail sur la sphère privée de la sexualité. Si la sexualité doit rester un domaine privé, ce n’est pas seulement l’Etat qui doit rester hors de la chambre à coucher ; c’est aussi le commerce.
    "