Johan Padan à la découverte des Amériques - La Révolution en Charentaises

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Johan Padan à la découverte des Amériques

jeudi 6 septembre 2007, par Laura Diaz / 15229 visites

Digne héritier du Candide de Voltaire, le Johan Padan de Dario Fo court le feu au derrière à la découverte de l’Amérique. Une comédie burlesque sur les cruautés et absurdités de la colonisation espagnole.

Johan Padan est un homme lambda du XVème siècle vénitien, ou presque...Amant d’une sorcière qui lui apprit à lire les signes de la lune, Johan Padan, simple artificier, se retrouve condamné par l’Inquisition locale qui avait décidé que le meilleur moyen d’élever l’âme était encore de réduire le corps qui la contient en poussière. Chaud derrière donc ! Notre héros saute dans le premier bateau en partance et débarque abasourdi à Séville en Espagne, mais ce n’est que pour mieux se rendre compte que la ville sent également le roussi... Tout comme Venezia la Serenissima, ici aussi, au royaume des Rois Catholiques on enchaîne les autodafés pour les hérétiques, les paiens, les juifs qui refusent de se convertir, et les juifs qui acceptent de se convertir (y’a pas de raisons). C’est donc une deuxième fois, le feu aux fesses, qu’il saute dans un bateau pour débarquer cette fois-ci aux Amériques !

Mêlant avec un talent inouï le burlesque à la satire politique, Dario Fo se révèle une fois de plus un génie des chroniques alertes. L’auteur, prix Nobel de Littérature en 1997, croque à merveille les gobernadores espagnols qui ponctuent chacune de leur vocifération d’un "coño ! joder ! (traduction : disons que le Siècle d’Or nous a légué de bien plus élégants vers de poésie...)avant d’envoyer décimer les indiens récalcitrants à apprendre le travail. Mais le moment d’anthologie de cette critique acerbe reste la leçon d’évangélisation des 40 000 indigènes devenus disciples de Johan Padan. Fou rire assuré quand ces derniers décident de faire une véritable ovation à la fille de joie la plus célèbre de l’histoire Marie-Madeleine, sans oublier le petit exercice de chant des cantiques chrétiens en dandelinant les hanches à la façon flamenco. Et clou de l’histoire quand ces mêmes sauvages se demandent à la fois méfiants et perplexes ce que peut bien être ce fruit qu’est la "pomme" qui a envoyé à la perdition l’humanité toute entière. Qu’à cela ne tienne. La pomme n’existe pas en Amérique ? "Vous n’avez qu’à imaginer que c’est une papaye", répond Johan Padan. Et voilà donc Adam et Eve chassés du paradis pour avoir croqué dans une papaye ! On vous épargne ici la séance d’apprentissage de la trinité (Dieu qui est 1, mais en fait non, qui est 3...on a perdu quelqu’un ?) : un délice de dissertation théologique. Incarné par un clown drôlesque (le comédien Alberto Gabriel Sanchez), Johan Padan, habile ingénu, nous dévoile toutes les contradictions inassumées de la Chrétienté s’alliant au pouvoir du glaive.

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Le comédien Alberto Garcia Sanchez

A vocation clairement didactique, cette farce jouée en monologue est surprenante par le condensé critique qu’elle offre. L’obscurantisme en a pour son compte, les faux prophètes sont démasqués et les bons samaritains ne sont pas épargnés non plus. L’impérialisme conduit au nom de la religion et des intérêts d’un capitalisme naissant (ce sont les débuts de la lettre de change) est vilipendé juque dans ses recoins casuistiques les plus absurdes. Mais comme une leçon n’est jamais mieux apprise qu’en riant, Dario Fo s’en donne à coeur de joie. Plutôt que de se demander à la manière de certains sophistes s’il y a un droit à coloniser, l’auteur irrévérencieux et diablement enragé a décidé qu’à partir du moment où la vie d’un homme ne vaut pas celle d’un pourceau, les élucubrations théologico-philosophico-juridiques sont bonnes à jeter au feu. Que le spectacle commence...et la résistance aussi !

"Johan Padan à la découverte des Amériques" a été donnée récemment aux Arènes de Montmartre (du 27 août au 2 septembre) et habilement interprétée par Alberto Garcia Sanchez. Fin de partie donc, mais comme nous sommes quelques aficionados de Dario Fo à la Révolution en Charentaises, on vous signale que quelques unes de ses oeuvres sont publiées chez Dramaturgie, dont le fameux "Mort accidentelle d’un anarchiste" et "Faut pas payer" dont nous avons fait ici une recension. A vos tréteaux !



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