Maintenant, il faut des armes - La Révolution en Charentaises

Accueil du site > La bibliothèque du révolutionnaire > Maintenant, il faut des armes

Maintenant, il faut des armes

mercredi 20 octobre 2010, par Onno Maxada / 14557 visites

Le socialisme révolutionnaire et la lutte armée selon Blanqui. Un recueil de textes (forcément explosifs) choisis et présentés par Dominique Le Nuz.

En 76 ans d’une vie bien remplie épousant toutes les luttes du socialisme révolutionnaire du XIXè siècle, Blanqui a eu son lot d’insurrections, de trahisons, de campagnes de diffamation haineuses et de victoires escamotées. Cet homme là était en guerre contre l’ordre établi, qu’il soit incarné par les rois, les empereurs ou les bourgeois. Ils le lui ont fait payer. Et cher. Au total, Blanqui a passé pas moins de trente-six années derrière les barreaux et joué sa vie durant au chat et à la souris avec la mort, dans les tribunaux comme dans les combats de rue. Il a connu les tentatives d’évasion (réussies et manquées), la clandestinité, l’exil et le massacre de ses compagnons de lutte. Mu par une volonté de vaincre à toute épreuve, il n’a eu de cesse de créer des journaux d’opposition, des sociétés secrètes et d’organiser par quelque moyen que ce soit la lutte armée contre un système foncièrement injuste.

"Le bulletin de vote aujourd’hui, c’est la cartouche"

Ce qui fait l’originalité de Blanqui, c’est précisément la totale absence de complexe concernant la problématique du recours aux armes. Loin des querelles de clocher des théoriciens de la gauche radicale, il se veut pragmatique et concentre sa réflexion sur une problématique essentielle : comment vaincre ? Les diverses insurrections populaires auxquelles il a pris part ou dont il a été témoin se sont toutes soldées par des bains de sang (le sang des insurgés naturellement) ou ont été confisquées par les bourgeois. Pour Blanqui, la cause de ces défaites est avant tout militaire : une meilleure compréhension de l’art de la guerre et une organisation plus efficace auraient pu permettre aux travailleurs de l’emporter. Parce qu’il accorde la plus grande importance à des questions pratiques comme le ravitaillement, le déplacement des combattants ou la construction de dispositifs défensifs (barricades, zones de tir, etc.), Blanqui est LE spécialiste de la guerre urbaine de son époque. Certains des textes du recueil sont de véritables manuels, extrêmement détaillés, à l’usage des révolutionnaires désireux d’en découdre avec les forces de l’ordre.

Instructions pour une prise d’armes

C’est notamment le cas du texte intitulé "Instructions pour une prise d’armes". Dans cet ouvrage, Blanqui aborde des problématiques qui n’ont rien perdu de leur actualité. Comment préparer une insurrection ? Comment identifier les siens dans la bataille ? Comment se déplacer ?
Il répond par une série d’exercices visant à accroître chez les combattants la conscience du positionnement juste tout en améliorant la fluidité et la rapidité des manœuvres. L’un des objectifs visés est de pouvoir opérer le plus silencieusement possible. Il insiste sur la nécessité d’élaborer un plan d’opération en amont et de prévoir la logistique nécessaire (chiffons de couleur, drapeaux, etc.) pour distinguer les différentes sections d’insurgés.
Ceux-ci doivent non seulement être capables de se reconnaître mais aussi et surtout de communiquer entre eux de façon à être toujours informés de l’état de la situation. Une attention toute particulière doit être accordée aux problématiques de communication, en prenant en compte le fait que les champs de bataille sont très bruyants. Tout doit être fait pour perturber la transmission de l’information chez l’ennemi. Cela passe notamment par l’élaboration d’un service de contre-espionnage politique (identification et neutralisation des mouchards) et la préparation d’une guerre psychologique visant à provoquer des défections dans le camp adverse.
Dans ce contexte, la propagande et le comportement des insurgés jouent un rôle essentiel. Il est capital de gagner le soutien de la population en expliquant sa démarche et en donnant l’image d’une armée bien organisée et disciplinée (et surtout pas d’une bande de pillards !). Par exemple, Blanqui recommande de délivrer des reçus pour toute livraison. Cela devrait permettre de recruter de nouveaux combattants, dont il est souhaitable d’évaluer le potentiel et l’orientation idéologique le plus rapidement possible. De l’image que parviennent a donner d’eux mêmes les insurgés dépend la facilité avec laquelle ils parviendront à se procurer armes, vivres et autres marchandises. Et au cas où le peuple manquerait d’armes, Blanqui donne des idées pour en fabriquer soi-même !

Les écrits de Blanqui sont des actes révolutionnaires

A des années lumières des socialistes utopiques de son époque, Blanqui baigne dans le réel. Mais avait-il le choix, lui qui griffonnait sur des bandelettes de papier dans les conditions misérables des cachots ? Homme d’action, il ne commet presque que des textes circonstanciés qui visent à produire des effets immédiats. Pour lui, la plume n’est qu’une arme parmi d’autres et ne saurait être une fin en soi. A ce sujet, il écrit : "Des milliers de jeunes gens instruits, ouvriers et bourgeois, frémissent sous un joug abhorré. Pour le briser, songent-ils à prendre l’épée ? Non ! La plume, toujours la plume, rien que la plume. Pourquoi donc pas l’une et l’autre, comme l’exige le devoir d’un républicain ? En temps de tyrannie, écrire est bien, combattre est mieux, quand la plume esclave demeure impuissante."

"Que doit être la révolution ? L’anéantissement de l’ordre actuel, fondé sur l’inégalité et l’exploitation, la ruine des oppresseurs, la délivrance du peuple du joug des riches".

Les écrits de Blanqui sont des actes révolutionnaires parmi d’autres et sa pensée procède au moins autant de ses actes qu’elle les influence. A partir de la trentaine de textes que présente le recueil et des indications biographiques qui les accompagnent se dégage une pensée solidement ancrée à l’extrême gauche de l’échiquier politique. Blanqui est un roc insensible au chant des sirènes réformistes. Il se veut « une boussole dont les indications servent seules à régler la marche du navire ». Où qu’il se trouve, il montre toujours le même cap, celui d’une révolution qu’il définit comme « l’anéantissement de l’ordre actuel, fondé sur l’inégalité et l’exploitation, la ruine des oppresseurs, la délivrance du peuple du joug des riches ».
Ce révolutionnaire sans concessions n’en est pas moins un pragmatique qui invite à prendre les hommes tels qu’ils sont et encourage la diversité des opinions : « Chaque nuance, chaque école a sa mission à remplir, sa partie à jouer dans le grand drame révolutionnaire. (…) [le socialisme pratique] n’est d’aucune secte spéciale, d’aucune église. Il prend ce qui lui convient dans chaque système, n’a point d’engouement d’école et veut renverser ce qui existe non point au hasard ni au profit des intrigues mais en vertu de principes bien arrêtés ».
Partisan d’une république sociale débarrassée des armées permanentes et sur laquelle flotterait le drapeau rouge, il est aussi farouchement opposé au clergé, dont il fait une critique incendiaire au nom de la lutte contre l’obscurantisme. Pour des raisons similaires, il souhaite la destruction de l’Université, qu’il considère comme un obstacle à "ce qu’il y a de plus saint et de plus sacré, ce qui fait l’homme et le citoyen : l’instruction". Jamais à court de munitions, Blanqui tire à boulets rouges sur les opportunistes déguisés en socialistes le temps des élections, dénonce l’esclavage sous toutes ses formes, la destruction aveugle des ressources naturelles et « la sotte habitude de [son] temps [mais aussi du nôtre ?] de se lamenter au lieu d’agir ». Il s’en prend aussi aux ennemis de classe prêts à tout pour préserver leurs privilèges : « La liberté qui plaide contre le communisme, nous la connaissons, c’est la liberté d’asservir, la liberté d’exploiter à merci, la liberté des grandes existences, comme dit Renan, avec les multitudes pour marchepied ». En cas de victoire du camp révolutionnaire, Blanqui a dressé une liste de dispositions immédiates organisées par rubriques : économie, politique, finance, instruction publique, gouvernement, etc.

« De la patience, toujours ! De la résignation, jamais ! »

Personnage doté d’une volonté à toutes épreuves, Blanqui a vécu comme il a pensé... Jusqu’au bout et sans concessions. Ils sort de prison à 74 ans après avoir été élu député de Bordeaux sous les barreaux (scrutin invalidé). A nouveau libre, il fonde le journal "Ni Dieu ni Maître" ! La mort a la mauvaise idée de l’expédier au Panthéon des révolutionnaires quelques mois plus tard. Depuis, l’historiographie officielle prend bien soin de ne pas trop parler de Blanqui : ça pourrait donner des idées. Du coup, on ne peut qu’applaudir la parution du recueil constitué par Dominique Le Nuz. En lisant Blanqui dans le texte, on est vraiment frappé par l’actualité de sa réflexion. Pour les révolutionnaires d’aujourd’hui comme d’hier, la problématique reste la même : comment vaincre ? Dans les tréfonds du Père Lachaise, du côté de Blanqui et de Vallès, on a déjà un élément de réponse : « Le devoir d’un révolutionnaire, c’est la lutte toujours, la lutte quand même, la lutte jusqu’à extinction. »

BLANQUI, Auguste, Maintenant il faut des armes, Textes choisis et présentés par Dominique Le Nuz, La fabrique édition, 2006.


Voir en ligne : Une émission de Daniel Mermet sur le bouquin


Partager