L’amour en entreprise - La Révolution en Charentaises

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L’amour en entreprise

lundi 3 mars 2008, par Onno Maxada / 12072 visites

Ah ! Qu’il est doux d’être aimé ! On a le coeur qui sourit jusqu’aux oreilles et assez de papillons dans le ventre pour voler jusqu’au septième ciel. C’est bien connu, quand on aime, on ne compte pas. Mais quand on est chef d’entreprise on préfère compter quand même, déformation professionnelle oblige. Et on se dit que s’il est si bon d’être aimé par une personne, il doit être encore meilleur de recevoir l’amour de dizaines, voire de centaines d’individus. Je n’avais jamais pensé à cette arithmétique un brin mégalomaniaque jusqu’à ce que mon patron me reproche de ne jamais lui avoir déclaré mon amour.

La scène se passe dans un ancien hôtel particulier du premier arrondissement de Paris. Je viens de passer une porte gardée par deux secrétaires aux petits soins et je regarde distraitement le bureau dans lequel je me trouve : boiseries, cheminée en marbre, superbes compositions florales changées toutes les semaines, collection de cadeaux venus du monde entier… Sur l’une des étagères trône la photo d’un type en train de donner une interview sur CNN. C’est l’occupant des lieux. La cinquantaine bedonnante, il m’observe depuis son fauteuil en cuir et laisse s’installer un silence inconfortable.

Au bout de quelque temps, il devient clair que c’est à moi de prendre la parole. En fait, j’aurais pu m’en douter. Cela fait plusieurs jours que mes collègues me pressent d’aller voir “le boss” pour l’aider à passer un cap émotionnellement difficile : mon départ de la société.

Une fois la conversation (maladroitement) engagée, je réalise qu’il y a un fond de vérité dans ce que j’avais d’abord pris pour une plaisanterie. C’est un fait, mon patron vit mal le fait que je le quitte. Premier glissement : je ne pars pas d’une entreprise, je romps avec lui. Bien qu’il puisse comprendre que je m’en aille, la façon dont je m’y suis pris (un RDV suivi d’une lettre recommandée) l’a beaucoup peiné et révèle selon lui une inaptitude à exprimer mes sentiments sur laquelle je devrais travailler. Deuxième glissement : c’est moi qui ai un problème, vraisemblablement de type névrotique. Incrédule, j’observe mon patron atteindre de nouveaux sommets lorsqu’il m’annonce sans rire qu’il se considère comme mon père et me fait comprendre que j’agis comme un fils ingrat. Le troisième glissement est effectué “tout schuss” : je suis coupable de manque d’amour filial.

Voilà donc où voulait en venir mon “géniteur professionnel” ! Non content d’exploiter mon temps et de mon énergie depuis des années, il voudrait aussi mon amour (filial uniquement, j’ose espérer !). Il faut croire que quand on jouit d’une reconnaissance sociale, médiatique et financière pour son travail, ça reste insuffisant : il faut maximiser son « retour sur l’investissement émotionnel » (selon ses propres termes), même avec une mise de départ proche de zéro.

Le plus pathétique dans cette histoire, c’est que j’ai réalisé au cours de la conversation que la plupart de mes collègues (singulièrement les cadres) offraient un retour sur l’investissement élevé, payant une plus grande intimité avec leur patron d’une vulnérabilité accrue face à ses sautes d’humeur. Les psychiatres et les médecins du travail ont encore de beaux jours devant eux. Moi aussi, loin de cette entreprise.

Voir en ligne : Pour en savoir plus sur la souffrance au travail


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