Walden ou la vie dans les bois - La Révolution en Charentaises

Accueil du site > La bibliothèque du révolutionnaire > Walden ou la vie dans les bois

Walden ou la vie dans les bois

vendredi 6 mars 2009, par Onno Maxada / 14115 visites

4 juillet 1845. Les Etats-Unis célèbrent leur indépendance et vantent les mérites d’une liberté durement conquise. Pour les populations amérindiennes en cours d’éradication et les Noirs réduits en esclavage, les grands discours sur une liberté toute relative devaient avoir un goût amer. Pour Henry David Thoreau aussi. Loin des défilés et autres démonstrations de patriotisme, il part à la conquête d’une indépendance bien réelle et construit sa propre cabane dans une forêt jouxtant le lac de Walden. C’est le début d’une expérience qui marquera profondément sa vie et les esprits de tous ceux qui veulent vivre libre.

Etre le Christophe Colomb de sa propre existence

Si Thoreau s’installe dans la forêt, c’est moins pour y vivre en ermite qu’en explorateur. La solitude (relative, car il garde de fréquents contacts avec le village voisin) n’est jamais une fin en soi mais plutôt un moyen de découvrir les trésors cachés au fond de lui-même. Alors même qu’il décide de vivre en marge de la société, Thoreau revendique l’utilité publique de son expérience, qui présente selon lui un intérêt pour l’humanité toute entière. Il s’agit en effet de montrer qu’il existe une alternative à la vie de « calme désespoir » à laquelle se résigne l’écrasante majorité de ses concitoyens. Walden, récit des deux années passées dans la forêt, se veut la preuve par l’expérience qu’il y a mieux à faire que de perdre sa vie à la gagner.

Bien qu’elle ait une dimension universelle, cette expérience est avant tout une aventure individuelle. Elle doit être interprétée non pas comme un exemple à répéter à l’identique, mais comme un exemple de ce qui est possible. Thoreau ne cherche pas à constituer une armée d’ermites : ce qu’il veut, c’est que chacun prenne sa vie en main et œuvre à son propre épanouissement. Pour y parvenir, une profonde connaissance de soi est indispensable. Elle permet de fixer le cap (Thoreau recommande de viser le plus haut possible) et de le garder. On comprend donc mieux l’urgence avec laquelle Thoreau invite ses lecteurs à reprendre à leur compte le fameux « connais-toi toi-même » socratique.

La référence à Socrate n’est pas anodine : loin de se limiter à enseigner la philosophie, Socrate a vécu en philosophe, c’est-à-dire conformément à ses idées. C’est également tout le propos de Thoreau, qui fustige les professeurs de philosophie et invite tout à chacun à devenir philosophe « pour régler certains problèmes de la vie, pas seulement sur le plan théorique, mais aussi pratique ».

Aimer sa vie

Bien décidé à ne pas ajouter sa vie au gâchis d’existences universel, Thoreau se propose d’en explorer toutes les facettes. Il en fait un terrain d’expériences, de jeux et de découvertes. Il passe ses journées à observer la nature, herboriser, se promener, lire, écrire, cultiver tour à tour l’amitié et son champ de haricots, mesurer la profondeur du lac, etc. Surtout, il vit au présent et jouit de l’éternité de l’instant.

Si Thoreau invite ses lecteurs à aimer leur vie, c’est parce qu’il est convaincu qu’elle en vaut la peine. Son expérience à Walden vise à en apporter la preuve : même réduite au strict minimum, la vie est magnifique.

« Je suis parti dans les bois parce que je voulais vivre intentionnellement, me confronter uniquement aux faits essentiels de la vie, et voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à enseigner et ne pas, au moment de mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, vivre est si précieux. Je ne voulais pas non plus me résigner, sauf si c’était vraiment nécessaire. Je voulais vivre profondément et sucer toute la moelle de la vie, vivre de façon si rudimentaire et spartiate que tout ce qui n’était pas la vie serait mis en déroute, (...) acculer la vie dans un recoin, la réduire à ses termes les plus élémentaires et, si elle s’avérait mesquine, en saisir l’entière et véritable bassesse et publier cette bassesse à la face du monde ; ou, si elle était sublime, de le savoir d’expérience, et d’être capable d’en faire un récit véridique ».

Vivre libre

La liberté, dans la mesure où elle est une condition nécessaire du développement de soi-même, occupe une place centrale dans la pensée de Thoreau. Ce-dernier refuse donc en bloc toutes les sources d’aliénation : le travail, la société de consommation, la recherche du profit, etc. Radicalement opposé à une logique marchande qu’il considère comme destructrice des hommes et de l’environnement, il invite ses lecteurs à « cultiver la pauvreté ». Quant à lui, grâce à des dépenses réduites à l’essentiel, il se limite à six semaines de travail (manuel et non qualifié) par an. Pour Thoreau, chaque dépense correspond à un temps d’aliénation de liberté : plus on a de besoins, plus on dépense, donc plus on est pauvre en temps libre (donc pauvre tout court pour Thoreau, puisque la liberté est tout). En ce sens, même les gens fortunés - du fait de l’ampleur de leurs besoins et de leur éternelle insatisfaction – peuvent être pauvres. A l’inverse, même les pauvres peuvent être riches (parce que libres), s’ils ne tombent pas dans le panneau de la société de consommation.

Vivre libre, c’est aussi avoir assez de confiance en soi pour suivre sa propre voie sans se soucier des autres, que ces derniers distribuent les honneurs ou les critiques. Thoreau recommande à chacun d’aller à son propre rythme, l’important étant d’avancer résolument.

« Si un homme n’avance pas à la même vitesse que ses compagnons, peut-être que c’est parce qu’il entend un joueur de tambour différent. Laissez le avancer au rythme de la musique qu’il entend, même si elle est lente ou lointaine ».

Thoreau ne veut être ni maître, ni esclave. Visiblement confiant dans sa capacité à combattre l’oppression exercée par des tiers, il se méfie surtout de lui même. Non sans humour, il décrit comment, même dans la forêt, il a dû lutter contre une tendance à accorder trop d’importance au travail (en l’occurrence, la culture de son champ de haricots). A la fin de Walden, il explique aussi pourquoi il décide de quitter la forêt : par refus de sombrer dans la routine et par désir d’explorer de nouvelles facettes d’une vie qu’il veut magnifique.

Un précurseur de la décroissance

Walden est un livre qui, malgré quelques longueurs, marque puissamment les esprits. D’abord, parce qu’il pousse le lecteur à s’interroger sur ce qu’il souhaite faire de sa propre vie, une vie courte et convoitée par des tiers très tentés de la mettre à leur profit (qu’on pense au triptyque travail, famille, patrie). Ensuite, parce que, à sa manière, Thoreau est un précurseur du mouvement de la décroissance : son rejet radical de la société de consommation doublée d’une invite à limiter les besoins au maximum et à produire autant que possible ce que l’on consomme, sont plus que jamais d’actualité.

L’ascétisme de Thoreau – notamment en ce qui concerne l’alimentation et la sexualité - laisse néanmoins songeur et le lecteur peut se demander pourquoi ces deux aspects de la vie, alors même qu’ils sont sources de plaisirs, sont autant négligés. Par ailleurs, Walden propose une réponse pragmatique mais individuelle à la recherche du bonheur. Or, peut-on être heureux lorsque ce bonheur n’est pas partagé et qu’on vit entouré de gens à la fois malheureux et aliénés ? Sur ce dernier point, Thoreau évoluera progressivement vers une réponse plus collective et plus radicale, allant jusqu’à soutenir la lutte armée pour mettre un terme à l’esclavagisme.

Avec La désobéissance civile – ouvrage écrit pendant son séjour en forêt - Walden est donc un livre clé pour comprendre la pensée de Thoreau. Une pensée profondément subversive qui, après avoir inspirée Mahatma Gandhi, Martin Luther King et la beat generation, continue à produire des effets au XXIe siècle, par exemple chez les faucheurs volontaires d’OGM.

Walden ou la vie dans les bois, THOREAU Henry David, Gallimard, 1990.



Partager