Wolfgang Master s'emmerde en réunion - La Révolution en Charentaises

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Wolfgang Master s’emmerde en réunion

mercredi 6 mai 2009, par Onno Maxada / 11221 visites

Tel Tarzan s’élançant de liane en liane, Wolfgang Master laisse filer son regard sur le chemisier fleuri de sa vis-à-vis. Dans cette flore aux couleurs criardes, il est désormais chez lui. Seigneur d’un royaume dont l’instinct et l’observation lui ont révélé la topographie, il savoure le contentement des conquérants voyant revenir la perspective du repos et des plaisirs frivoles. Surtout, il jouit une dernière fois de sentir la puissance de son animalité avant de mettre le monstre en cage, de le dompter et de l’affamer jusqu’à la prochaine expédition.

Enivré par les senteurs sensuelles des fleurs qui l’entourent, Wolfgang les écarte des doigts et en arrache exquisément chaque pétale. Dans ses pupilles dilatées se dessine doucement le galbe d’un sein. Frémissant d’excitation, il le soupèse du regard et imagine ses ondulations au rythme des percussions annonçant l’imminence de l’orgasme. Des tétons tendus par le désir, il ne voit encore rien, mais il en fantasme la pigmentation, qui contraste avec la délicate pâleur des seins qu’ils couronnent.

Tout à coup, c’est le silence. La jungle se tait. L’interruption est aussi brutale que lourde de menaces. Furtivement, Wolfgang se hisse de fleur en fleur jusqu’au col du chemisier. De là, il gravit la nuque, saisit le lobe de l’oreille et dans un mouvement soudain, il s’élance vers les lèvres plissées.

Huit paires d’yeux. C’est le filet qui cueille Wolfgang Master en plein vol. Des yeux rougis par la fatigue, grossis par les lunettes ou réduits à l’état de petits cailloux gris par un quotidien sans fantaisie. Des yeux qui, quels que soient leur sexe et leur âge, expriment une même attente pressante. Pas d’échappatoire possible, Wolfgang est cerné : le voilà contraint de répondre à une question dont il n’a même pas idée du thème.

Wolfgang Master accueille le passage des chaleurs tropicales à la fraîcheur climatisée de la salle de réunion avec un sourire bien calibré. Du nez, il inspire profondément et répond le plus naturellement du monde qu’il souscrit totalement à ce qui a été dit précédemment et qu’à titre personnel, il tient à féliciter chaleureusement tous les participants pour leur souci du détail et leur état d’esprit très positif pendant cette réunion, comme d’ailleurs pendant les cinq autres qu’ils l’ont précédée.

La décence aurait exigé un éclat de rire déflagrant, une remarque mordante d’ironie ou un rictus embarrassé. Au lieu de cela, les huit paires d’yeux se contentent d’un clignement approbateur avant de s’échouer mollement sur l’ordre du jour.

Soulagé, Wolfgang Master entend une voix de plus en plus distante ânonner les points restant à traiter. A défaut de s’intéresser aux discussions qui suivent, il s’efforce de donner le change en tournant la tête du côté de celui qui parle. Il y renonce pourtant bien vite en prenant conscience que le décalage croissant entre le son et l’image, révélateur de mouvements à contretemps, pourrait finir par le trahir.

Wolfgang prend son mal en patience et énumère en silence les possibilités qui s’offrent à lui pendant l’heure (ou l’heure et demi puisque la réunion finira comme toujours en retard) qui le sépare de la fin de ce supplice : cartographie des oreilles des participants, examen poussé de ses propres ongles, retour sur le chemisier à fleurs...

Sur la table, il y a une morte. C’est une belle journée de printemps, sacrifiée sur l’autel du travail. A voir son coeur saignant, Wolfgang Master se dit qu’elle aurait pu aimer, composer des pamphlets rebelles ou se prélasser au soleil. Wolfgang décide d’écrire un texte à sa mémoire pour se convaincre qu’elle n’est pas morte pour rien. De retour dans le chemisier à fleurs qui lui fait face, il en imagine la première phrase : « Tel Tarzan s’élançant de liane en liane... »


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