Le voyageur, la forteresse et l’enfant - La Révolution en Charentaises

Accueil du site > L’écrit du peuple > Le voyageur, la forteresse et l’enfant

Le voyageur, la forteresse et l’enfant

vendredi 9 octobre 2009, par Onno Maxada / 16993 visites

Tant qu’ils ne m’amènent pas au boulot un jour de congé, j’aime me laisser guider par mes pas. En voyage, cela peut conduire à d’étonnantes découvertes qui ternissent l’image de papier glacé des destinations touristiques ou, au contraire, leur donnent des couleurs plus chatoyantes. Dans tous les cas, cela donne matière à réfléchir, par exemple sur le tissu de mensonges avec lequel nos sociétés capitalistes recouvrent les inégalités les plus criantes.

De mes pérégrinations au hasard des rues, je garde des souvenirs sensoriels intenses, souvent liés à la découverte de quartiers populaires grouillant de vie et d’immigrés ayant posé leurs valises pour plus longtemps que moi. Ainsi, mon nez conserve depuis des années la mémoire des sardines grillées de Lisbonne, des senteurs orientales de Perpignan et de la puissance des aïolis marseillais. Mes rétines gardent l’empreinte des guirlandes de vêtements barcelonaises et dans mes tympans résonne encore la polyphonie bigarrée des rues de Belleville ou de la Goutte d’Or. A Athènes, un gyros avalé sur un marché déboussolait mes papilles et les laissait errer à mi-chemin entre l’Orient et l’Occident. Odorat, vue, ouïe, goût, ne manque à ce tour d’horizon sensoriel que le toucher : j’hésite entre la poignée de main d’une pragoise m’ayant tiré d’un mauvais pas et la caresse de l’eau fraîche dans la fournaise madrilène.

BelgradeS’il y a de la poésie dans certains quartiers populaires, il y a aussi beaucoup de laideur et il est donc tout naturel que le voyageur guidé par ses pas la trouve sur son chemin : bâtiments fantômes hérités des bombardements et bidonvilles roms au cœur de Belgrade, banlieues sinistres de Prague et de Ljubljana, environs mal famés de la gare de Bratislava, océan d’antennes paraboliques autour de Rotterdam, campements de SDF à Paris… Quel que soit le pays, on se heurte rapidement aux blocs de béton anonymes dans lesquels s’entassent pêle-mêle des familles en manque d’espace et de perspectives et des jeunes minés par la misère et l’ennui.

A l’inverse, une fois sorti du centre des grandes villes, il est plus rare de tomber totalement par hasard dans les quartiers les plus huppés. De fait, une petite excursion chez les riches s’avère souvent des plus instructives. Pour ma part, je me suis invité chez eux à diverses reprises. J’ai vu leurs yachts dans le port de Malahide, leurs 4x4 rutilants sur les collines verdoyantes de Vienne, leurs villas scintiller sur les eaux du Lac Zürich ou de l’Amstel et leurs propriétés monumentales s’étirer dans la vallée de Chevreuse. A chaque fois, les maisons étaient mises en valeur dans de somptueux écrins de verdure soigneusement entretenus (parfois aux frais du contribuable, comme dans la Vallée de Chevreuse où les habitants bénéficient des rénovations initiées par le Parc Naturel Régional, lui-même financé par la Région Ile-de-France). Ces voyages m’ont convaincu qu’il faudrait organiser tous ans des centaines de millier de sorties scolaires pour faire découvrir aux enfants des quartiers populaires ces endroits où ils ne mettront jamais les pieds, sauf peut-être une fois adultes pour tondre le gazon, faire le ménage ou satisfaire les pulsions du maître des lieux.

DublinFace aux villas, peut-être prendraient-ils conscience de certaines vérités toutes simples comme, par exemple, qu’il est absolument impossible que la différence de superficie entre le logement dans lequel ils habitent et celui des riches soit justifiée par la quantité de travail fournie puisqu’il faudrait aux parents de nos écoliers plusieurs vies pour pouvoir se payer de tels habitations (sans parler de ce qu’elles contiennent). Peut-être les enfants apprendraient-ils aussi à répondre par des éclats de rires féroces aux lamentations des nantis sur le niveau des impôts ou des droits de succession. Avec un peu de chance, les journalistes et les hommes politiques faisant mine de prendre ces plaintes au sérieux seraient traités à la même enseigne.

Enfin les enfants des quartiers populaires ne manqueraient pas d’aller voir à quoi ressemble l’école dans laquelle vont étudier leurs petits camarades des quartiers riches. A n’en pas douter, ils y trouveraient matière à réflexion sur les questions de la reproduction des élites et des limites du système méritocratique.

C’est peut-être pour éviter de tels égarements que tout autour du monde, et plus particulièrement dans les pays où le fossé entre les riches et les autres est le plus béant, les quartiers riches se transforment en forteresses dorées ultra-sécurisées. En ce qui me concerne, je vais continuer à traîner mon sac-à-dos là où mes jambes me portent mais à l’avenir, j’amène les enfants !


Partager