Atomisation - La Révolution en Charentaises

Atomisation

jeudi 19 novembre 2009, par Onno Maxada / 12940 visites

Tactique indémodable utilisée par les dominants pour empêcher la formation d’une conscience de classe chez les dominés.

A juste dose, l’atomisation ne présente que des avantages : en plus d’anéantir les potentialités de révolte, elle soutient fidèlement le marché des antidépresseurs et la consommation dite de compensation. A plus forte de dose, elle peut cependant transformer les vaches à lait en martyrs, comme chez France-Télécom, PSA et bien d’autres. Or, le plus gênant dans ces suicides à répétition, c’est qu’ils font apparaître l’atomisation comme le résultat d’une stratégie délibérée (diviser pour mieux régner) malgré des années d’enfumage conceptuel visant à la présenter comme l’aboutissement regrettable mais inexorable de sociétés post-modernes dont l’individualisme serait le moteur.

D’une certaine manière, les suicidés de France Télécom sont un bon signe : ils consacrent le triomphe absolu de la glorieuse offensive néolibérale engagée dans les années 70. Il y a 40 ans, les desperados de la classe laborieuse voulaient foutre en l’air entreprises et patrons. Aujourd’hui, ils retournent leur colère contre eux-mêmes et suppriment le problème à la racine. Remplacer une trentaine d’employés suicidés, ça coute moins cher que 30 patrons liquidés et surtout ça fait moins désordre. Puisque les travailleurs ont tout compris, qui oserait encore douter des bienfaits de la pédagogie néolibérale ?

Pour arriver à ces résultats, il a fallu mobiliser des ressources prodigieuses. De l’argent bien sûr mais aussi beaucoup de talent(s), des montagnes de cynisme et des centaines de kilos de prothèses mammaires en prime-time. Résultat des courses, le prolo est convaincu qu’il appartient à la classe moyenne et l’idée même de lutte des classes fait rigoler. Sans complexe, chacun crache sur plus faible que lui : le travailleur sur le chômeur, le chômeur sur le sans-papier, le sans papier sur le rom, le rom sur sa femme, etc. (c’est d’ailleurs à se demander où ce petit jeu s’arrête).

Endoctrinée par une idéologie qui présente le bonheur comme un bien de consommation, la chair à canon de l’ordre capitaliste ne prend même pas le temps de se demander s’il est possible de vivre heureux entouré de gens misérables à moins d’être un monstre. Mais après tout, pourquoi le bonheur ne serait-il pas le privilège des monstres si ce sont les seuls à pouvoir se le payer ?

Lorsqu’elle est appliquée efficacement, l’atomisation amène non seulement les dominés à s’opposer les uns aux autres, mais en plus à se détester eux-mêmes. L’isolement sur le lieu de travail, la domestication et l’exploitation juteuse qui s’en suivent conduisent à une dégradation de l’image que le travailleur se fait de lui-même et dont il sort encore plus fragilisé, voire détruit. Le dominé a intégré le point de vue du dominant (ce que Bourdieu appelait la « violence symbolique ») et en paye le prix fort.

Grâce à l’atomisation, l’ordre règne dans les usines, les centres d’appel, les boîtes d’intérim et les sweat-shops du monde entier. Mais pour combien de temps ? Combien de temps avant que les paillassons des riches ne redécouvrent en masse la force de l’entraide et des luttes sociales ou peut-être même seulement les paroles d’une chanson écrite après l’écrasement de la Commune et qui disait, après avoir souligné la toute puissance des bourgeois :

« Oui mais ça branle dans le manche les mauvais jours finiront.
Et gare à la revanche quand tous les pauvres s’y mettront »
.

Après le temps de l’atomisation des dominés, le temps des hématomes pour les dominants ? Une chose est sûre : pas de temps des cerises possible sans passer d’abord par le temps des marrons.


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