Théorie du voyage, Poétique de la géographie - La Révolution en Charentaises

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Théorie du voyage, Poétique de la géographie

dimanche 22 novembre 2009, par Onno Maxada / 17287 visites

Penser ce que l’on vit et vivre selon ses idées, c’est en somme ce à quoi invite Michel Onfray dans chacun de ses ouvrages. Dans Théorie du voyage, Poétique de la géographie, il convie ses lecteurs à faire du voyage l’occasion d’une meilleure connaissance d’eux-mêmes et d’une jubilation intense.

Philosophe hédoniste, Michel Onfray accorde en effet une large place au plaisir. Il propose une série de techniques visant à augmenter le désir en amont du voyage pour décupler la jouissance que celui-ci procurera une fois sur place et même une fois rentré chez soi. Si cet ouvrage n’est pas à proprement parler un ouvrage politique, il s’appuie néanmoins sur une vision du monde en totale rupture avec celle mise en avant par la société de consommation. A ce titre, il mérite pleinement sa place dans la Bibliothèque du Révolutionnaire en Charentaises.

Le voyageur réactive la figure rebelle du nomade

Pour Michel Onfray, le voyage n’a rien à voir avec un simple divertissement et c’est précisément ce qui le distingue du séjour touristique. Alors que le touriste se limite à acheter un produit et se garde bien de quitter les sentiers balisés par l’ordre établi, le voyageur réactive la figure rebelle du nomade, de l’électron libre se jouant des frontières et des puissants qui cherchent à contrôler toujours plus d’aspects de sa vie. Si le touriste n’inquiète personne, le voyageur est souvent perçu comme une menace dans la mesure où « l’art de voyager induit une éthique ludique, une déclaration de guerre au quadrillage et au chronométrage de l’existence ».

« Art de voyager » et « érotisme du voyage »

Tout comme les préliminaires raffinés précèdent généralement les étreintes réussies, la préparation studieuse des voyages augmente le plaisir qu’on peut en tirer. La lecture combinée de guides, de romans, de poèmes et d’atlas a pour effet d’enrichir l’imaginaire associé au lieu dans lequel on se rend. « L’existence d’un érotisme du voyage suppose le dépassement d’un besoin naturel afin de susciter l’occasion d’une jubilation artificielle et culturelle. (…) Dans le voyage, on découvre seulement ce dont on est porteur. Le vide du voyageur fabrique la vacuité du voyage ; sa richesse produit son excellence ». On notera que cette préparation n’exclut en rien l’improvisation une fois sur place.

L’art de voyager suppose aussi de profiter pleinement de toutes les étapes du voyage. Celui-ci commence au moment même où l’on ferme la porte de chez soi pour traverser l’« entre-deux » qui sépare le domicile de la destination rêvée.

« Le voyage fabrique l’amitié tout autant que l’inverse »

Le voyage offre l’occasion de pratiquer l’amitié et ce n’est pas la moindre de ses qualités. L’ami avec lequel on décide de prendre la route est une garantie contre les éventuels coups durs en même temps qu’un coefficient multiplicateur du plaisir avant, pendant et après le voyage. L’ami rend notamment possible le partage et l’improvisation nomade. « Le voyage fabrique l’amitié tout autant que l’inverse ». Michel Onfray signale que quant à lui, il préfère voyager à deux et avec un ami du même sexe plutôt que sa partenaire (pour éviter d’exposer l’amour et favoriser la spontanéité des échanges pendant le voyage, par exemple avec l’autre sexe…). Il ajoute que « dans le détail du voyage, l’amitié permet la découverte de soi et de l’autre ».

Une découverte de soi

In fine, la découverte de soi est LA raison du voyage. Si le voyage est une chose sérieuse, c’est en effet parce qu’il fait partie intégrante de l’identité des individus. Partisan d’un déterminisme très poussé – pour ne pas dire radical – Michel Onfray considère que chacun naît nomade ou sédentaire et qu’il se découvre par la suite. D’où l’importance des voyages, qui permettent de devenir ce que l’on est, pour paraphraser Pindare. « On ne voyage pas pour se guérir de soi mais pour s’aguerrir, se fortifier, se sentir et se savoir plus finement ». « Là encore, le voyageur et le touriste se distinguent radicalement, s’opposent définitivement. L’un quête sans cesse et trouve parfois, l’autre ne cherche rien, et, par conséquent, n’obtient rien non plus ».

Quant au choix d’une destination, c’est une illusion : le voyageur est en réalité requis par elle par le biais d’un imaginaire déjà constitué, consciemment ou non.

L’expérience du voyage est une occasion de retrouver son corps et de le sentir vivant en lui faisant subir toutes sortes de dérèglements : on dort peu ou mal, on s’alimente différemment, on change de fuseau horaire... « En célébrant ces retrouvailles avec les durées biologiques, en jouant avec les décalages entre corps social et corps naturel, civilisation et biologie, chaque individualité connaît le plaisir de sentir son corps vivant, travaillé par plus grand et plus fort que lui ».

« Inventer une innocence »

Michel Onfray invite le voyageur à s’inventer une innocence lors de ses pérégrinations et à s’interdire de juger ce qu’il découvre sur les lieux visités. L’important est de chercher à comprendre. Or pour comprendre, l’auteur considère qu’il n’est nulle besoin de s’immerger dans la population locale, de parler sa langue où d’engager des recherches poussées. Pour appuyer cette idée, il évoque la figure du « nomade-artiste ». Celui-ci « sait et voit en visionnaire, il comprend et saisit sans explications, par impulsion naturelle ». Et de citer comme exemple Claudel, qui aurait compris le Japon en y restant quatre-vingt-cinq jours sans en parler la langue...

« Piéger la mémoire »

La question de la mémoire, du souvenir du voyage est un élément central de l’ouvrage. Lorsque le voyage se déroule, le corps enregistre un grand nombre d’informations, d’émotions, de sensations qui surviennent de façon diffuse et désordonnée (une quantité d’informations qui est fonction de la sensibilité du voyageur, dont le corps est plus ou moins performant). Le voyageur à tout intérêt à fixer ces souvenirs à l’aide des techniques avec lesquelles il est le plus à l’aise. Une fois de retour au domicile, ces informations doivent être organisées avec méthode et volonté pour concentrer l’essence du voyage dans quelques instants clefs. « Un poème réussi, un cliché retenu, une page qui reste supposent la coïncidence absolue entre l’expérience vécue, accomplie et la souvenance réactivée, toujours disponible malgré l’écoulement ». Le dressage de la mémoire est une étape absolument fondamentale car « si l’on n’y prend garde, la mémoire nous fabrique plutôt que l’inverse ». Or, l’enjeu est de taille : le passé donne plus de consistance au présent et permet de préparer le futur.

Conclusion critique

Théorie du voyage, Poétique de la géographie est un ouvrage qui séduira tous les amoureux du voyage car il donne à cette activité une importance qu’on lui refuse généralement sous prétexte qu’il s’agit d’un simple loisir (donc d’une occupation futile). Personnellement, la lecture de cet ouvrage m’a procuré un plaisir similaire à celui éprouvé lors de la découverte des livres de Michel Onfray consacrés à la gastronomie [1], à l’amour [2] et à l’érotisme [3]. Je ne peux que me réjouir qu’un philosophe fasse des plaisirs de la vie des sujets de réflexion et d’édification de soi. Le fait qu’il propose des exemples pratiques visant à accroître le plaisir du voyage et les bienfaits que chacun peut en tirer est également très appréciable.

Ceci dit, je ne me retrouve pas dans le « nomade-artiste » de Michel Onfray. Pas seulement parce qu’il met la barre un peu haute (n’est pas Claudel qui veut... si tant est que les prouesses qui lui sont attribuées – comprendre le Japon ! - soient vraies) mais aussi parce qu’il a, je trouve, trop tendance à considérer les populations visitées comme de simples éléments du décor. Ne pas pouvoir communiquer avec les habitants du pays qu’on visite et se cantonner au rôle de « spectateur désengagé » condamne à passer à côté d’expériences enrichissantes. Personnellement, je suis enclin à penser que c’est précisément lorsqu’on abandonne le rôle du « spectateur désengagé » pour devenir acteur que le voyage devient à la fois plus savoureux et plus intéressant. Dans mes voyages, les rencontres avec des locaux ou d’autres voyageurs jouent un rôle essentiel.

Quoi qu’il en soit, sans la lecture de Théorie du voyage, Poétique de la géographie, je n’aurais sans doute pas passé autant de temps à essayer de comprendre quelle est ma propre perception du voyage et pour quelles raisons elle est ce qu’elle est. Le livre atteint donc son but : faire réfléchir le lecteur, le stimuler pour qu’il trouve son propre chemin, qu’il croise celui de Michel Onfray ou non.

- ONFRAY, Michel, Théorie du voyage, Poétique de la géographie, 2007.
- Lire aussi du même auteur, le remarquable Traité d’athéologie, 2005. Fiche de lecture disponible ici.


Notes

[1] Cf Le ventre des philosophe : Critique de la raison diététique, 1990 et La raison gourmande, 1995

[2] Cf Théorie du corps amoureux : Pour une érotique solaire, 2001

[3] Cf Le souci des plaisirs : Construction d’une érotique solaire, 2008


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