Wolfgang Master à l'épreuve du marché - La Révolution en Charentaises

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Wolfgang Master à l’épreuve du marché

dimanche 2 mai 2010, par Onno Maxada / 11220 visites

Éthique et politique du ventre.

La mémoire de Wolfgang est un cabinet de curiosités qu’il visite moins souvent de sa propre initiative qu’au hasard de ses expériences gustatives et olfactives. Chez Wolfgang, tous les souvenirs ont une odeur ou un goût qui leur son propre, de sorte que son nez joue fréquemment le rôle de machine à remonter le temps. Aujourd’hui, les étals du marché lui rappellent la chair ferme et sucrée des bigarreaux de son enfance (dégustés assis dans les branches) et les effluves de la trattoria du coin le croquant d’une pizza dégustée en amoureux dix ans plus tôt, prélude d’une nuit n’ayant pas manqué de piquant...

Si les souvenirs de Wolfgang sont si savoureux, c’est peut être parce qu’il accorde, depuis aussi longtemps qu’il s’en rappelle, une importance toute particulière à la nourriture. Bien plus qu’un simple moyen de subsister, celle-ci est pour lui un plaisir qui donne suffisamment de goût à sa vie pour en justifier – au moins en partie – l’existence.

Comme tout plaisir croît à mesure qu’on le cultive, Wolfgang n’a pas lésiné sur les lectures et les expériences pratiques pour explorer toutes les facettes de sa passion. Il a étudié avec enthousiasme l’histoire des aliments, examiné leurs propriétés chimiques (avec une attention singulière pour les mélanges aphrodisiaques, l’érotisme étant un autre de ses violons d’Ingres) et s’est essayé au différentes techniques de cuisson utilisées de par le monde. Avec le temps, la cuisine est devenue à la fois expérience intime (une façon d’éprouver son corps) et ouverture à l’autre à travers le partage de repas et de recettes, notamment dans le cadre de voyages.

Wolfgang étant un animal éminemment politique, cet aspect ne lui a naturellement pas échappé. Autant que son portefeuille et ses connaissances le lui permettent, il s’efforce de mettre dans son assiette des aliments en phase avec ses aspirations à plus de justice sociale et de respect de l’environnement. Fruits et légumes cultivés à proximité (préférablement bios), commerce équitable, viande d’animaux élevés dans de bonnes conditions, voilà en quelque sorte à quoi se résume l’éthique du ventre de Wolfgang, n’en déplaise aux ayatollahs de la diététique et aux marchands d’arrières-mondes perchés sur leurs montagnes de tabous alimentaires.

Une botte d’oignons de printemps, une belle tête d’ail rose de Lautrec, des tomates bios bien juteuses, un bouquet de basilic frais, une mozzarella au lait de bufflonne... Wolfgang a bientôt fini son tour de marché et se délecte par avance de la salade qu’il va bientôt pouvoir préparer.

Alors qu’il imagine l’union du poivre noir tout juste moulu et des feuilles de basilic finement hachées (avec une filet d’huile d’olive), le regard de Wolfgang se porte sur la vitrine de son boucher préféré. Il se prend d’une immédiate tendresse pour le jambon aux herbes, dont la chair généreuse lui semble le signe d’un savoir faire attentionné. Tout autour, ce n’est que jambons crus en provenance de France, d’Allemagne, d’Espagne ou d’Italie, dont une main experte saura faire des tranches tellement fines qu’elle fondront sur la langue de celui qui aura le bonheur de les déguster (ou du moins en aura-t-il l’impression). Les multiples pâtés, les mousses, les saucisses et autres chorizos se mettent à leur tour à allécher Wolfgang. Au fond du magasin, une affiche montre le croquis de trois vaches surmontées chacune d’un petit drapeau français, espagnol ou allemand indiquant le nom des différents morceaux de viandes ainsi que les recettes permettant de les accommoder. Pour la première fois, Wolfgang réalise que chaque nation perçoit le corps d’une vache à sa manière et il ne s’étonne qu’à moitié du fait que la vache allemande ait l’air bien moins sophistiquée que son homologue française...

Quatre tranches de jambons aux herbes plus tard, alors qu’il regagne son logis armé d’un solide appétit, Wolfgang pense à ses amis végétariens et aux plaisirs à côté desquels ils lui semblent passer. En ce qui le concerne, il a choisi d’assumer son animalité et d’exercer sa possibilité de manger d’autres animaux non pas pour survivre (parce qu’il sait qu’il pourrait également survivre en se passant de viandes et de poissons) mais parce qu’il y prend du plaisir. Cependant, il ne peut s’empêcher de penser que le bon plaisir du plus fort aux dépens de la vie des êtres qui l’entourent n’est pas forcément un principe sur lequel il souhaiterait baser la société nouvelle à laquelle il aspire.

Comment découper un boeuf

Illustration tirée du livre de Derek FAGERSTROM, Lauren SMITH & The Show Me Team, Zo doe je dat, éd. Terra.



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