L’entraide, un facteur de l'évolution - La Révolution en Charentaises

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L’entraide, un facteur de l’évolution

samedi 6 novembre 2010, par Onno Maxada / 14329 visites

Et si la véritable loi de la jungle, c’était l’entraide ?

« Unissez-vous ! Pratiquez l’entraide ! C’est le moyen le plus sûr pour donner à chacun et à tous la plus grande sécurité, la meilleure garantie d’existence et de progrès physique, intellectuel et moral ». Lorsqu’il écrit ces lignes en 1890 dans un article scientifique intitulé L’entraide parmi les animaux, Pierre Kropotkine s’inscrit en faux contre à un discours dominant qui fait de la lutte de tous contre tous le moteur de l’évolution des espèces. Dans les années qui suivent, ce scientifique - qui est aussi un des grands théoriciens de l’anarchisme – publie quatre autres articles analysant l’importance de l’entraide dans le développement de l’espèce humaine. L’entraide, un facteur de l’évolution (1902) les rassemble tous en un seul volume. La fiche de lecture qui suit s’efforce de résumer au mieux chacun des articles composant l’ouvrage.

L’entraide parmi les animaux

Une analyse attentive du comportement des différentes espèces d’animaux montre que les pratiques d’entraide sont la norme. Celles-ci peuvent être plus ou moins développées et accorder des degrés d’indépendance divers aux membres de la communauté mais dans tous les cas, elles augmentent sensiblement les chances de survie. La compétition entre membres de l’espèce ne se manifeste qu’à certains moments de crise, le soutien mutuel reprenant le dessus à mesure que la situation se normalise. L’un des fondements de l’entraide est l’esprit de sociabilité (qui procède du plaisir d’être ensemble) dont font preuve les animaux. Cette sociabilité permet le développement de l’intelligence et l’accès à des formes plus élevées d’organisation sociale. Or, l’intelligence est selon Kropotkine « l’arme la plus puissante dans la lutte pour la vie ».

L’entraide parmi les « sauvages »

Dans la lignée de Hobbes, de nombreux penseurs ont imaginé l’origine de l’humanité comme un état de guerre permanente de tous contre tous. Kropotkine fait quant à lui l’hypothèse que les premiers hommes devaient vivre dans des communautés ressemblant fortement aux sociétés dites primitives contemporaines telles que les Aborigènes d’Australie, les Esquimaux ou les Papous. Lorsqu’on prend la peine d’essayer de les comprendre, on réalise que ces sociétés constituent une forme d’organisation sociale complexe reposant notamment sur un communisme primitif incluant des mécanismes visant à rétablir l’égalité sociale en cas de déséquilibre. La survie du clan est assurée grâce au haut niveau d’entraide entre ses membres, qui identifient leur propre existence avec celle du groupe. En d’autres termes, c’est la solidarité qui est la norme au sein de la communauté et la guerre n’est en aucun cas l’état normal de l’existence.

L’entraide parmi les barbares

Les grandes migrations, ou invasions barbares, ont profondément modifié l’organisation sociale des sociétés primitives jusqu’à entrainer leur disparition progressive et leur remplacement par une autre forme d’organisation : la commune villageoise. Celle-ci est perçue par ses membres comme un territoire commun acquis grâce au travail de tous (opérations de défrichage, d’assèchement, de déboisement, etc.) et protégé de l’extérieur par des efforts communs. La terre reste la propriété du village et la communauté en garantit une part équitable à chacun. La terre est travaillée par tous. Sur le plan juridique, la commune établit ses propres règles et institutions pour garantir la paix au sein de la communauté et organise les relations avec les autres communes. Contrairement à l’image véhiculée par les historiens (lesquels se sont montrés pendant des siècles essentiellement préoccupés par le récit des guerres et des calamités), les masses « barbares » vivaient donc une existence globalement pacifique. Dans tous les cas, leur mode de vie ne permet pas d’affirmer que la guerre et la violence constituent la norme pour l’espèce humaine. C’est ce dont témoignaient également les sociétés vivant toujours sur le mode de la commune villageoise à la fin du XIXème siècle (Bouriates, Kabyles, etc.).

L’entraide dans la cité du Moyen-Âge

L'entraide, Pierre KropotkineKropotkine attache une importance toute particulière à une forme d’organisation sociale connaissant un rapide essor à travers toute l’Europe à partir du Xème siècle, à savoir la cité. Radicalement opposée au principe féodal porté par des seigneurs étant parvenus à asservir les communes villageoises, la cité (par exemple une des villes hanséatiques ou Venise) se fixe pour objectif de garantir la liberté, l’auto-administration et la paix. Dans une charte qu’elle impose aux seigneurs, elle s’engage également à assurer la subsistance de ses membres. La cité constitue un État libre de nouer des alliances sur le principe fédératif comme de déclarer la guerre ou d’établir ses propres lois.

Dans la cité, le pouvoir est fortement décentralisé dans la mesure où il repose lourdement sur les guildes, c’est-à-dire des unions d’individus ayant un but commun, généralement lié à leur activité économique. Tous les individus en font partie, même les travailleurs temporaires. La fraternité, la solidarité et l’égalité sont le ciment des guildes. Celles-ci assument toutes sortes de fonctions sociales, judiciaires et économiques. Elles achètent par exemple tout ce dont ses membres ont besoin (y compris la nourriture) et vendent leurs produits à des prix justes en tenant compte du savoir-faire des producteurs. Les guildes exercent de fait une part importante de la souveraineté : elles ont leurs propres juridictions, leurs forces armées, leurs assemblées, assurent l’éducation de leurs membres, etc. L’architecture et les arts laissent de nombreux témoignages de la grandeur des guildes et des cités. Ils sont aussi le témoignage d’une époque où le travail manuel jouissait d’un grand prestige et où chacun disposait d’une certaine marge d’initiative.

L’entraide de nos jours

À partir de la fin du Moyen-Âge, on assiste partout en Europe à une montée en puissance des États au détriment des cités et des communes villageoises, qui se trouvent contraintes et forcées d’abandonner leurs prérogatives. A mesure que l’État affirme son rôle central, toutes les institutions de soutien mutuel s’étant développées en dehors de lui ou de son alliée l’Église sont détruites : les guildes disparaissent donc et l’on interdit jusqu’au droit d’association. L’application généralisée du vieux principe « diviser pour mieux régner » s’accompagne d’un développement de l’individualisme. Comme le souligne Kropotkine, « à mesure que le nombre des obligations envers l’État allait croissant, les citoyens se sentaient dispensés de leurs obligations les uns envers les autres ». Ce courant ne fait que croître lorsque le libéralisme économique s’impose.

Attaquées de toutes part, les pratiques d’entraide perdurent néanmoins tout en se transformant. On retrouve ainsi dans les villages modernes de habitudes héritées des communes villageoises (travail en commun, gestion des terrains communaux, etc.). Dans les villes comme dans les campagnes, les travailleurs sont parvenus à constituer des unions visant à défendre leurs intérêts. Les grèves, et particulièrement les « grèves de sympathie » envers d’autres travailleurs, constituent par exemple de grands moments de solidarité pendant lesquels le dévouement des militants touche à l’héroïsme. C’est l’héroïsme qui, selon Kropotkine, constitue « le fond de la psychologie humaine », et il est regrettable que les élites cherchent à le canaliser vers une seule sorte d’héroïsme : celui qui exalte l’idée de l’État.

À leur manière, les associations coopératives, les clubs divers, les sociétés littéraires, caritatives, scientifiques ou artistiques créent des liens entre les individus et donc des relations de solidarité. Si les pauvres savent se montrer solidaires pour survivre dans la misère, de leur côté, les riches savent aussi se serrer les coudes à l’occasion. C’est l’absence d’intérêts communs qui produit l’indifférence.

Conclusion

Sans nier le rôle des luttes et des antagonismes dans l’histoire de l’humanité, Kropotkine affirme donc avec vigueur que l’entraide est une loi de la nature. En démontrant l’importance du rôle joué par les pratiques de solidarité à travers les âges, le géographe russe fournit une boussole atemporelle à tous ceux qui veulent construire un avenir sur une base autre que la loi du plus fort. L’ouvrage s’achève sur ces mots qui sonnent comme une feuille de route : « Dans la pratique de l’entraide, qui remonte jusqu’aux plus lointains débuts de l’évolution, nous trouvons ainsi la source positive et certaine de nos conceptions éthiques ; et nous pouvons affirmer que pour le progrès moral de l’homme, le grand facteur fut l’entraide, et non pas la lutte. Et de nos jours encore, c’est dans une plus large extension de l’entraide que nous voyons la meilleure garantie d’une plus haute évolution de notre espèce ».

KROPOTKINE, Pierre, L’entraide, un facteur d’évolution, éd. aden, première publication en 1902.



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