La morale anarchiste - La Révolution en Charentaises

La morale anarchiste

dimanche 26 décembre 2010, par Onno Maxada / 10962 visites

A-t-on besoin d’une morale ? Et si oui, sur quoi la baser lorsqu’on est anarchiste et qu’on prône la disparition des prêtres, des juges et des gouvernants ? Ce sont ces questions en apparence toute simples qui constituent le point de départ de la réflexion de Kropotkine dans La morale anarchiste (1889).

Le philosophe constate qu’à chaque fois que l’ordre établi est battu en brèche, sa morale l’est aussi. A priori, Kropotkine a tout lieu de s’en réjouir car les morales imposées par les dominants sont toutes fondées sur un principe d’autorité qu’il rejette avec virulence. Surtout, elles servent les intérêts d’une seule classe : celle qui tient les rênes du pouvoir. Pourtant, est-ce parce que les morales traditionnelles doivent être détruites qu’il faut supprimer toute morale ?

L’homme est guidé par la recherche du plaisir

De fait, ce ne sont ni la crainte de l’enfer ni celle du gibet qui guident les actions des hommes. Comme tout ce qui vit (animaux, plantes), l’homme est guidé par la recherche du plaisir. C’est là qu’il faut trouver le ressort de toutes ses actions, étant entendu que chacun se fait une conception du plaisir qui lui est propre puisqu’elle correspond à sa nature.

Tous les plaisirs ne se valent pas

La morale anarchiste - Pierre KropotkinePour Kropotkine, le fait que chacun suive sa propre nature ne veut pas pour autant dire qu’il n’y a ni bien ni mal et que tout est indifférent. Au contraire, il est d’une extrême importance que chacun se positionne clairement et se batte pour défendre sa propre conception du bien et du mal. Il y a besoin d’une morale, toute la question est de savoir sur quoi la fonder.

Le bon et le nuisible

C’est l’observation du monde animal qui fournit une réponse. Chez les animaux, est bon ce qui est utile à la préservation de l’espèce et est mauvais ce qui lui est nuisible. Le même principe s’applique à la race humaine. La religion n’a donc rien à voir avec cette conception du bien et du mal. Kropotkine précise qu’en fonction des époques et du degré d’intelligence, l’idée qu’on se fait du bien et du mal peut varier mais que le fond reste le même.

Sympathie et principe de solidarité

D’où vient le sentiment moral ? Comment ce qui est bon pour l’espèce peut-il s’accorder avec la recherche du plaisir individuel ? Là encore, point d’intervention divine. C’est notre capacité à imaginer ce que les autres ressentent qui permet à notre sentiment moral de se développer et il grandit d’autant plus que l’on agit en cohérence avec lui, de sorte qu’avec le temps, être moral devient une habitude [1] . Chez les animaux comme chez l’homme, le sens moral n’est rien d’autre que le principe de solidarité. C’est une faculté naturelle stimulant le courage et l’initiative individuelle.

Traite les autres comme tu voudrais qu’ils te traitent

Il faut donc conserver le principe moral mais détruire toutes les morales basées sur la Loi, la Religion et l’Autorité. A partir du moment où la morale et le principe de solidarité sont une seule et même chose, il importe que chacun traite les autres comme il voudrait être traité lui-même. Autrement dit, l’égalité (que Kropotkine assimile à l’équité) devient la norme des rapports entre les individus. Ce n’est que lorsque l’on applique rigoureusement ce principe d’égalité en tout qu’on peut se dire anarchiste et revendiquer l’usage de la force. Kropotkine déclare en effet la guerre à tous les adversaires de l’égalité.

Supprimer l’Etat, l’Église et l’Exploitation

Dans ces conditions, que faire ? Tout d’abord, Kropotkine signale qu’en général, nous agissons moralement par simple habitude, sans y penser. On pourrait donc dire que les rapports entre humains ont tendance à s’autoréguler. Ensuite, puisque l’Etat, l’Eglise et l’Exploitation, sous prétexte de moraliser la société, ne réussissent qu’à produire des effets inverses, il faut supprimer juges, prêtres, gouvernements et exploiteurs. Libéré de ces carcans, chacun pourra pleinement aimer et haïr, deux sentiments qui suffisent au développement des sentiments moraux chez les espèces animales. S’exprimer franchement sur ce qu’on trouve bon ou mauvais et agir en conséquence, c’est le garde-fou contre les passions antisociales et la condition de la liberté.

Sois fort !

Si le principe égalitaire devrait constituer la base de la société, il ne saurait cependant être suffisant à son développement. Celle-ci a en effet besoin d’individus disposant d’assez de force - donc de vie – pour agir et la transformer. Si un individu est capable d’améliorer la société, il doit le faire sur le mode du don, c’est-à-dire sans rien attendre en retour. D’où l’exhortation de Kropotkine : « Sois fort ! déborde d’énergie passionnelle et intellectuelle – et tu déverseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d’action ».

Vis en accord avec ton idéal

Pour que cette puissance puisse pleinement s’exprimer, il faut que chacun vive en accord avec son idéal. Alors seulement la vie peut être féconde en intelligence, en sentiment et en volonté. « Sans cette vie débordante, ajoute Kropotkine, on n’est qu’un vieillard avant l’âge, un impuissant, une plante qui se dessèche sans jamais avoir fleuri ».

Lutte et sème la vie autour de toi

Kropotkine ne croit pas qu’il soit possible d’être durablement heureux dans une société basée sur le malheur des autres. Le bonheur passe par une lutte sans compromis au cours de laquelle chacun éprouvera le plaisir de se sentir vivre : « La lutte c’est la vie, d’autant plus intense que la lutte sera plus vive ». Et Kropotkine de conclure : « Si tu sens en toi la force de la jeunesse, si tu veux vivre, si tu veux jouir de la vie entière, pleine, débordante – c’est-à-dire connaître la plus grande jouissance qu’un être vivant puisse désirer -, sois fort, sois grand, sois énergique dans tout ce que tu feras. Sème la vie autour de toi ».

Une morale qui n’ordonne rien

In fine, Kropotkine se fait donc le défenseur d’une morale mais celle-ci n’ordonne rien puisqu’elle laisse la liberté pleine et entière à l’individu. Il dégage néanmoins des pistes qu’il soumet à l’analyse critique de ses lecteurs : la stricte application du principe d’égalité pour les individus dont les forces sont médiocres et la lutte passionnée pour ceux qui débordent de vie. Dans les années qui suivent la publication de La morale anarchiste, Kropotkine approfondit sa réflexion sur l’élément qui constitue le socle de sa morale : l’instinct de solidarité. Il en sortira un ouvrage d’une très grande puissance : l’Entraide, un facteur d’évolution.

KROPOTKINE, Pierre, La morale anarchiste, éd. Mille et une nuits. Première édition en 1889.


Notes

[1] « Plus votre imagination est puissante, mieux vous pourrez vous imaginer ce que sent un être que l’on fait souffrir ; et plus intense, plus délicat sera votre sentiment moral. Plus vous êtes entraîné à vous substituer à cet autre individu, et plus vous ressentirez le mal qu’on lui fait, l’injure qui lui a été adressée, l’injustice dont il a été victime – et plus vous serez poussé à agir pour empêcher le mal, l’injure ou l’injustice ».


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