Wolfgang Master se la coule douce - La Révolution en Charentaises

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Wolfgang Master se la coule douce

lundi 6 juin 2011, par Marvin Flynn / 12696 visites

Wolfgang glisse la clé dans la serrure de son appartement. Marbella, bord de plage, vue sur la Méditerranée. Ce soir, la mer est chaude et sensuelle, rassurante. Il jette son trousseau à côté de l’entrée et appelle : « Chérie ? Tu es là ? »

De la terrasse, il entend sa femme lui répondre. Rencontrée en France, il l’avait rapidement épousée. Très rapidement, trop, peut-être. Mais il n’avait pas pu la laisser filer.

— Tu es revenu avec ma petite commande ?

Wolfgang laisse échapper un soupir... Se laisser épouser rapidement ne signifie pas être amoureuse, et Wolfgang en fait les frais depuis quelques mois maintenant.

— Bien sûr chérie, t’ai-je déjà oubliée lors de l’un de mes voyages ?
— Pas encore, mi amor, mais montre-moi mon cadeau, que je sois bien sûre...
— Et bien mets-toi à la fenêtre, et dis-moi si tu es heureuse ? »

Fiona se lève de son transat et se penche au-dessus de la balustrade. Pour y arriver, elle est obligée de se mettre sur la pointe des pieds, laissant Wolfgang admirer ses jambes et ses fesses tendues par l’effort. Il pense : « Elle est vraiment très belle...

— Elle est vraiment très belle ! » crie-t-elle en apercevant la BM dernier cri garée devant la porte. « Rouge, comme je te l’avais demandée ! » Elle se retourne alors vers Wolfgang et se jette à son cou, lui susurrant dans l’oreille : « Sabes que te quiero, mi Wolfie...

— Oui, bien sûr, mariquita  » répond Wolfgang en se dégageant un peu. Il se dirige vers la terrasse, allume une cigarette, et ne peut s’empêcher de penser : « D’abord l’appartement, maintenant la voiture. Et puis quoi ensuite ? Un jet ? Un yacht ? ». Elle l’entend répondre : « Moi aussi, je t’aime, mais...
— Mais ? lui réplique-t-elle de la chambre, où elle est partie se changer.
— Non, rien. Tu veux l’essayer ? Les papiers sont sur la commode, près de l’entrée. »

Bruit de pas, tintement de clefs, claquement de porte. Vrombissement doux et profond du moteur à boîte séquentielle qui s’éloigne le long de la plage. Wolfgang se retrouve seul, comme souvent. Pourtant, il préfère ça aux engueulades régulières que lui fait subir sa petite coccinelle, comme il l’appelait quand ils s’étaient rencontrés, trois ans plus tôt, alors qu’elle était invitée au même mariage que lui. Il l’avait tout de suite remarquée, dans sa robe moulante rouge et noire ; elle avait tout de suite entrevu le potentiel de ce jeune loup, qui dardait ses canines à la ronde en racontant ses exploits dans ce qu’il appelait Le Monde Bancaire, en appuyant sur chaque majuscule (il avait réussi en montant une petite boîte de courtage en prêt, dans l’ouest de la France).

Il était aussi tout de suite tombé amoureux de cette espagnole aux longues jambes et au sourire enjôleur, et avait accepté de la suivre jusque dans son pays. « Je ne pourrai jamais m’en éloigner plus de quelques jours », disait-elle en riant, et ça s’était avéré avec le temps. Pour l’accompagner, il a laissé sa boîte entre les mains d’une copine, qui remplit courageusement le rôle de Responsable d’agence en l’absence de son patron. Pour ne pas payer les factures d’électricité et de gaz, il a fait transférer son courrier à l’adresse de sa boîte ; son assistante a fini par recevoir les mises en demeure de paiement, mais lui les a détruites au fur et à mesure. Avec le temps, les relances se sont espacées, puis se sont arrêté d’elles-mêmes. Faute de pouvoir mettre la main sur le mauvais client, sans doute. Une chance pour lui. Mais ça n’étaient pas les seules dettes qu’il s’était mises sur le dos. Une fois arrivés en Espagne (avant de la connaître, il possédait un petit appartement dans le centre-ville), sa compagne, nouvellement installée dans son rôle d’épouse, l’avait convaincu de revendre cet appartement pour en acheter un autre, plus près de la plage, avec terrasse et vue sur la mer. Si ça n’avait été elle, il n’aurait évidemment pas cédé. Mais elle ne lui avait pas vraiment laissé le choix, et plutôt que de voir un mariage fraîchement conclu partir en fumée, il avait vendu et acheté sans vraiment pouvoir se le permettre.

Il fallait payer, maintenant. L’appartement, bien sûr, la voiture aussi, quoiqu’il ait fait une plutôt bonne affaire, sur ce coup-là. Parti en train au Luxembourg quelques jours plus tôt – on y trouve de bonnes occasions moins chères – il était d’abord passé par son agence, où il avait eu le plaisir de constater que des rentrées sonnantes et trébuchantes venaient d’arriver. 30 000 euros de cash, ça allait bien l’aider à combler ce nouveau caprice, et tout ce qu’il y avait autour. Évidemment, son assistante tirait un peu la tronche : le mois précédent, il lui avait payé son salaire avec 15 jours de retard ; en guise d’excuses, il lui avait lancé un clin d’œil et lui avait assuré « que cela ne se reproduirait plus ! » Elle avait rétorqué qu’ « avec des clients comme celui-là, il pouvait la payer pendant un an, alors que la prochaine fois, il commence par lui verser son salaire avant de disparaître avec la caisse ! ». Il était parti en s’excusant, satisfait (financièrement) de son passage, avec tout de même un goût de je-ne-sais-quoi dans la bouche. Mais il n’avait plus le choix : l’agence lui payait quasiment tout : portable, essence, voyages, fringues, restos... Tout sur le compte de la boîte, en déduction de frais. Si son assistante ne pouvait pas ne pas voir ce qu’il se passait, que pouvait-elle faire ? Elle tenait à son boulot, elle aussi.

Et la combine avait tout pour réussir : ignorer (royalement) l’administration, vivre sur les fonds de l’agence, tout déduire des impôts et bouder les vieilles factures ! La cerise sur le gâteau ? Comme ils sont mariés et qu’ils ont encore une adresse en France, elle continue de toucher le RSA. Comme ça, Fiona a un peu d’argent de poche quand il est loin d’elle. Et pour économiser, ils ne se font soigner qu’en France : ça coûte bien moins cher qu’en Espagne...

Mais il entend Fiona revenir de sa balade dans son nouveau Carosse. Il se rapproche de l’entrée, passe une veste et s’apprête à filer, pour éviter les largesses que sa femme ne manquera pas de lui dispenser, et qui ne feront pas bon ménage avec la petite boule qu’il a dans le ventre... Oh, ce n’est pas de la crainte : à ceux qui prédisent à Wolfgang qu’il se ferait attraper un jour, il répond qu’il prend tellement de PV pour excès de vitesse à l’étranger que si les administrations des deux pays se mettent un jour d’accord entre elles, il sera le premier à être au courant ! Non, décidément, ce n’était pas de la crainte. Ça devait donc être autre chose.


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