Ne rien oublier, sans tout dire… - La Révolution en Charentaises

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Ne rien oublier, sans tout dire…

lundi 2 janvier 2012, par Arnaud De Montjoye / 16925 visites

Dans la catégorie polar, il existe une variété d’auteurs résolument à part : ceux qui s’affranchissent des codes classiques sans tomber pour autant dans la tristesse post-utopiste ou l’énervement pseudo-insurrectionnel. Ils tentent simplement de baliser des frontières peu ou mal définies, celles qui encerclent des territoires dont la virginité toute relative permet toutes les audaces. Dès lors, intrigue et écriture n’en finissent pas de se renvoyer la balle, avec la promptitude indispensable au dégommage de la cible visée… Et non sans, au passage, dégât-collatérer clichés, poncifs, moralisme social et hypocrisie historique. Et parier ainsi sur l’intelligence du lecteur … Ce qu’Antonin Varenne traduit par « Ne rien oublier, sans tout dire ».

Quand on dit à Antonin Varenne qu’il est un écrivain, il sourit. Bien sûr, il a déjà publié quatre romans, assure qu’il en prépare d’autres. Mais pour autant, pas question de renoncer à ses autres métiers. Une simple question d’équilibre, de protection aussi. D’où cette nécessité de partager son temps entre la bourlingue, la construction de maisons et l’écriture. « On évite d’avoir le cul plat », l’expression est heureuse et a le mérite d’être claire.

D’ailleurs, c’est un peu un signe distinctif familial : son père a toujours eu la bougeotte et, un peu après sa naissance (en 1973 à Paris), il décide d’emmener sa famille dans la Creuse, puis à Belle Ile en Mer d’où ils s’embarquent à bord d’un voilier. Ils passeront quelques années à sillonner les océans avant de redevenir terriens. Le genre de terriens qui ne restent jamais longtemps au même endroit parce qu’ils sont, avant tout, d’incorrigibles nomades. Mais comme il faut bien apprendre les choses de la vie, et de préférence en essayant de les comprendre, Antonin Varenne, suite à la lecture des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar et du Prince de Machiavel, décide de faire philosophie. Philosophie politique.

Il tiendra jusqu’à la maîtrise. « Je saturais de la fac ». Une (très) courte expérience de prof, « j’ai tenu un mois », puis 3 semaines en Italie, puis l’entrée dans ce qu’il est convenu d’appeler la vie active. Il sera « alpiniste du bâtiment », c’est-à-dire « cordiste », ceux qu’on voit osciller, verticaux-horizontaux, le long des immeubles. Peut-être un hommage aux marins d’antan, et un rapport, mi-sportif mi-violent, au corps. Car la violence, on en est tous capables, surtout quand on est, comme lui, hyper actif et enclin à la colère... Une colère qui, curieusement, va le précipiter dans un job auquel il n’aurait jamais pensé : celui d’écrivain. « Un jour, je me suis énervé et j’ai mis un grand coup de poing sur la table », raconte-t-il. Résultat, une main cassée et une incapacité à travailler. Et comme il s’emmerde, il décide de raconter une histoire. Sans prétention. « Je ne savais pas écrire, j’avais envie de me marrer » et, quand on lui demande pourquoi le polar, il répond : « ça me paraissait facile... » Et effectivement, il boucle le livre en 6 mois, le fait circuler. A l’époque, il se moque bien d’ être ou non publié. Même si les commentaires de ses lecteurs, des potes, sont plutôt élogieux. C’est d’ailleurs l’un d’eux, copain du frère de Paul Otchakovsky-Laurens, qui va transmettre le manuscrit aux éditions P.O.L. La réponse est rapide, « je vais le lire ». En attendant, il repart. Au Mexique où il enchaîne « boulots pourris et jobs merdiques » avec dans l’idée de mettre des sous de côté pour s’offrir une année sabbatique. Ce qu’il fait, aux États-Unis cette fois... Il y rencontre sa copine. Et écrit « le fruit de vos entrailles », un polar qu’il envoie à la petite maison d’édition Toutes Latitudes. Le livre paraît en 2006. Et évoque, brièvement, une sale guerre. Celle d’ Algérie à laquelle son père a participé, bien malgré lui. En 2007, les mêmes éditions sortent son deuxième roman, Le gâteau mexicain.

Désormais, une étape est franchie et quand Toutes Latitudes ferme, il envoie son troisième tapuscrit, Fakirs, à plusieurs maisons d’édition. La plus rapide à répondre sera Viviane Hamy, l’éditrice de Fred Vargas, de Dominique Sylvain, de François Vallejo... Et lorsque Viviane Hamy prend un auteur en main, elle lui apporte, outre l’assurance que le livre sera défendu, une véritable complicité éditoriale qui se traduit par une réelle exigence mutuelle. Fakirs, publié en 2009 dans la prestigieuse collection « Chemins Nocturnes », recevra les prix Michel Lebrun, Sang d’encre et le Prix des lecteurs de la collection Points 2010. Un livre bizarre mettant en scène un ancien combattant devenu homme des bois, un contorsionniste homosexuel et toxico plus quelques personnages secondaires atypiques. Car là est une des grandes forces d’Antonin Varenne : parvenir à rendre attachants des individus ordinaires, type petit vieux dans un village, gendarmes plus ou moins débonnaires, flics de base plus ou moins honnêtes, femmes toujours moins faciles qu’on ne le prétend. Des gens quelconques dont la trajectoire dévie méchamment parce que des autorités en ont décidé ainsi, parce qu’il est des rencontres dont on ne sort pas indemnes, parce que parfois, on a l’impression de se prendre un croche-pattes. Mais ce qui, outre l’écriture faussement modeste, relie ses livres, c’est la guerre. Une violence, mais collective, sinon assumée, qui finit par prendre dans ses rets les individus.

Ainsi, dans Fakirs, les deux amis sont d’abord des survivants : de la guerre d’Irak. L’un choisira de lécher ses blessures en revenant à l’état « sauvage » au sens Rousseauïen du terme, vivant dans une sorte de teepee et pratiquant le tir à l’arc ; l’autre choisira les fuites en avant les plus transgressives possibles, papillon de nuit s’auto-épinglant sur les paupières noctambules de voyeurs friqués ; il sera fakir, soumettant son corps déjà mutilé par la maladie et la came à d’étranges défis, qui ne sont pas sans rappeler les cérémonies d’initiations amérindiennes au cours desquelles l’adolescent se pend à des crochets... La violence contre soi est aussi spectaculaire qu’un reportage de guerre. Et tout aussi dangereuse. Et l’auteur nous prévient implicitement : il n’y aura pas, il n’y a jamais eu, de morale. Et « tout témoin est impuissant », ne serait-ce que parce qu’il est difficile, voire impossible, de faire partager à autrui sa propre expérience. Cela vaut également pour la justice et la police. En définitive, une affaire n’est jamais, dans l’imaginaire de Varenne, classée et on peut supposer qu’elle continue, sans bruit, de suivre son cours : un cours différent selon les cas certes, mais qui échappera désormais à la sagacité de l’écrivain et à la curiosité du lecteur. Il n’est pas question, bien sûr, de raconter l’histoire ici. Car ce roman, « policier » c’est marqué sur la couverture, échappe aux codes du genre. Pas de poursuite, pas d’ indices, pas d’introspection ni de déduction. Juste des faits, des images qui hantent les mémoires des deux personnages, le choc de ces images sur la réalité. Et la souffrance des corps. Quand on demande à Antonin Varenne s’il aime le sport ou le pratique, il sourit. Bien sûr, il y a un lien entre ce que l’on demande à la carcasse et la torture, subie ou donnée. Pour avoir accepté, en certaines circonstances, d’être tour à tour tortué et tortueur, les deux personnages de Fakirs se condamnent à une perpétuelle fuite en avant : l’imaginaire fera le reste et les remords fantasmés deviendront aussi réels, aussi tranchants que la pointe d’une flèche pour l’un ou le crochet de métal pour l’autre. Avec, pour celui qui a choisi la soumission aveugle aux voyances noctambules, la mort en guise de happy end. Car peut-être que le « message », si message il y a, est aussi simple que ça : le « soumis » meurt, « l’homme des bois » vit. Ou survit. On est à la fois loin et proche de l’intrigue : loin dans son sens le plus procédurier, et proche, tout proche, de son sens universel. L’énigme n’est plus un cluedo, même si la forme en est parfois proche, elle a pris racine sur le terreau le plus fertile qui soit, celui des épouvantes régulières et collectives, d’autant plus monstrueuses qu’elles sont le résultat, rarement revendiqué d’ailleurs, d’une planification soigneuse. Et on en vient à se demander si finalement, la résolution du mystère souvent individuel tant l’idée est répandue que victime est d’abord un individu soumis aux mêmes contingences que la masse) est si importante que ça...

Mais c’est dans Le mur, le kabyle et le marin, publié par Viviane Hamy en 2011, que Varenne développe le mieux ses fractures. Le lecteur est clairement prévenu, on est passé du « roman policier » au « roman noir », comme si le second livre donnait une clé pour ré-inventer le premier. Et pour ce faire, Varenne abordera son sujet bien en amont puisque le roman oscille sans cesse entre deux dates : 1957 et 2009. Tout d’abord, il y a ce boxeur amateur, flic sur le retour, condamné à errer, entre deux rondes de surveillance et trois enquêtes foireuses, de rings minables en salles cradoques, dur combattant à tel point qu’on l’a surnommé « le Mur ». Et qui finira par accepter de rosser des inconnus, sur commande. Et moyennant finances. Puis il y a le marin, un jeune homme qui avait 20 ans dans les années 60. Lui, il a fait « guerre d’Algérie », plus précisément dans un DOP, Détachement Opérationnel de Protection (un de ces lieux destinés à la recherche du renseignement par la torture). Un vase clos dans une fourmilière d’évènements externes, et qui les reproduit en les amplifiant : ainsi vont les choses, s’exacerbant entre les protagonistes du lieu, jeunes appelés, officiers, détenus... et supplétifs algériens, ceux dont il faut se garder à tel point que le port d’une arme leur est refusé... Et le kabyle, prisonnier parmi les détenus, celui dont la bouche dit fraternité et le cœ guerre, l’improbable ami du marin, (le seul avec deux autres appelés à refuser de « descendre à la cave »), dont l’ombre n’en finit pas de planer sur les évènements, les souvenirs, les histoires individuelles... Et qui réapparaît, chairs chenues et os fragiles, 50 ans après... Et enfin Rico. Rico, bourreau plus que consentant, actif, passionné. Terminera CRS, on a les guerres qu’on peut ! Et les armes, poings gantés, fusil-mitrailleur, poignard ou matraque, n’en sont que des éléments interchangeables. Mais soumis, outre à une réglementation particulière, à une perpétuelle adaptation au milieu environnant. Là encore, ce sont les corps, qui donnent et prennent des coups, qui perdent. S’affaissent ou se répandent. Quant aux histoires d’amour, elles sont aussi accessoires qu’un songe alors c’est dire leur inaccessibilité. Le marin aimera la jeune prostituée arabe, « le Mur » se rendra chez ces dames. Le kabyle restera seul, obsédé par son affaire, retrouver Rico. Et le tuer. Car, si le témoignage est une illusion, le pardon est une impossibilité. Même 50 ans après les faits, il n’y aura pas prescription. Il n’y a même pas de hasard : la rencontre entre « le Mur » et le kabyle n’est pas une coïncidence... Ce dernier n’entretient plus aucune illusion, pas même celle de « réparation » et encore moins celle de « justice ». Quant aux armes... A la question que lui pose « le Mur », « vous avez une arme dans votre poche ? », il répondra simplement, « j’ai bien plus que cela, monsieur, j’ai une guerre. » Tout est dit, les péripéties du roman tourneront, en amont comme en aval, autour de cette constatation. Jusqu’à la scène clôturant le livre... Scène immédiatement suivie par des remerciements qui ressemblent fort à un refus de, comme on dit, « classer l’affaire ». Il y est question, une question centrale et sans doute douloureuse, des conversations qu’Antonin Varenne a eu avec son père, Pascal, sur ce qu’on qualifiait cyniquement à l’époque « d’évènements en Algérie ». Et si les noms ont été modifiés, l’histoire du Mur, du Kabyle et du Marin est bien réelle : le seul nom qu’Antonin Varenne n’a pas changé est celui de Rico. S’il n’est pas mort, il doit être très vieux affirme l’auteur, mais le fait de ne pas recourir à une identité littéraire est en quelque sorte une revanche accordée à Pascal, lui qui passait ses nuits à cauchemarder ! Avec, en sus, la honte d’avoir été témoin (bien sûr impuissant) des exactions commises au nom de son pays...

Le prochain livre ? Antonin Varenne a quelques idées, mais les idées ne se dévoilent pas. Il pense à plusieurs romans qui s’enracineraient dans diverses villes moyennes de province, des polars ou des romans noirs. Une sorte de « chronique des trous perdus », un peu comme ces auteurs américains « super doués pour nous faire croire que leurs beaufs ont du génie », bref, il se verrait bien en « Simenon des sous-préfectures » et on se prend à attendre son prochain livre comme on attendrait l’heure de l’apéro, de préférence du côté de Tryfouillis sur Oies, attablé à la terrasse formica jaune d’un bistro-épicerie-bazar-tabac... En attendant, l’auteur va retourner à son autre vie : construire des maisons avec la coopérative ouvrière qu’il a monté, pas loin d’Aubusson. Dans la Creuse. La province vous dis-je. Ou alors, une façon comme une autre de, selon ses propres termes, « être fidèle à ce qu’on n’a pas encore vu arriver. »


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1 Message

  • Ne rien oublier, sans tout dire… 8 janvier 2012 19:51

    Bonjour, une précision au sujet des Editions Toute Latitude, qui ont la chance et la fierté d’avoir publié les 2 premiers romans d’Antonin Varenne : les Editions Toute Latitude existent toujours et plus que jamais, dans le domaine "polar" et dans le domaine "Amérique latine" (www.toutelatitude.com) et proposent désormais également des ouvrages sur les produits de nos régions dans le domaine "Terres d’excellence" (www.terresdexcellence.com). Vous remerciant de bien vouloir corriger sur ce point votre article riche et très intéressant, Bien cordialement, Laurent Tranier, éditeur laurent.tranier toutelatitude.com