Avertissement aux écoliers et lycéens - La Révolution en Charentaises

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Avertissement aux écoliers et lycéens

dimanche 27 novembre 2011, par Onno Maxada / 14630 visites

Un livre pour faire des écoles "les vergers d’un gai savoir".

Raoul Vaneigem a écrit son Avertissement aux écoliers et lycéens pour moi. En 1995, j’entrais en effet tout juste au lycée et en bon adolescent plein d’hormones, j’avais des choses moins sérieuses à faire que de lire un avertissement d’une soixantaine de page. Ce n’est pas moins de seize ans plus tard que le livre atteindra sa cible. Enfin, si l’on peut dire puisqu’entre temps, le lycéen est devenu père de petits écoliers et se pose plus de questions que jamais sur l’école et l’éducation. Même avec un léger décalage temporel, le livre tombe donc à point.

« Une école où la vie s’ennuie n’enseigne que la barbarie »

Dans son Avertissement aux écoliers et lycéens, Raoul Vaneigem porte un jugement sévère sur l’école, qui fonctionne selon lui comme une machine à produire une main d’œuvre rentable et soumise. A ce titre, elle est la pierre angulaire sur laquelle peuvent s’appuient par la suite toutes les institutions relevant du principe hiérarchique, à commencer par les entreprises. Cette mécanique bien huilée est aujourd’hui en crise car l’école ne garantit aujourd’hui ni emploi ni salaire, même pour les élèves se pliant docilement à sa discipline.

Pour l’auteur, cette crise est une opportunité qu’il faut saisir. Elle peut permettre de libérer l’école de son inféodation aux exigences de l’économie et d’en faire un lieu où l’on donnera à chaque enfant les outils lui permettant de se créer une vie épanouissante : « désormais, chaque enfant, chaque adolescent, chaque adulte se trouve à la croisée d’un choix : s’épuiser dans un monde qu’épuise la logique d’une rentabilité à tout prix, ou créer sa propre vie en créant un environnement qui en assure la plénitude et l’harmonie. Car l’existence quotidienne ne peut se confondre plus longtemps avec cette survie adaptative à laquelle l’ont réduite les hommes qui produisent la marchandise et sont produits par elle ».

L’ennui, la castration des désirs, la surveillance généralisée et la peur de la sanction ont été pendant trop longtemps le quotidien des écoliers, avec pour effet d’encourager des comportements (auto)destructeurs. Comme le souligne Raoul Vaneigem, « une école où la vie s’ennuie n’enseigne que la barbarie ». Prenant le contre-pied de cette approche mortifère, l’auteur invite à miser sur la passion du vivant, de l’amour, de l’aventure afin de faire de l’école le lieu où commencerait l’apprentissage d’« une vie fondée sur la créativité, non sur le travail ; sur l’authenticité, non sur le paraître ; sur la luxuriance des désirs, non sur les mécanismes du refoulement et du défoulement ». Au lieu d’apprendre à réprimer ses désirs, il s’agit au contraire d’apprendre à les cultiver pour jouir de soi et du monde « non dans l’assouvissement animal mais selon les affinités de la conscience humaine ».

« Libérer de la contrainte le désir de savoir »

Raoul Vaneigem observe que si les enfants sont naturellement curieux, c’est parce qu’ils prennent du plaisir à apprendre. Cela est particulièrement vrai dans les premières années de leur vie, alors qu’ils sont encouragés par des parents pleins d’attention et d’affection. A mesure que l’école prend le relais, cette curiosité s’émousse car l’enfant a de plus en plus le sentiment d’être jugé, illustrant par la même une forme de glissement du domaine de l’erreur vers celui de la culpabilité.

La situation est similaire en ce qui concerne la créativité, que l’auteur considère comme l’unique richesse de l’homme, et dont tous les enfants sont pourvus. Il appartient à l’école d’encourager cette créativité au lieu de l’étouffer avec l’angoisse de la faute et la peur des sanctions.

Raoul Vaneigem évoque quelques pistes pratiques pour stimuler la curiosité et le désir d’apprendre, comme la possibilité de faire intervenir des créateurs qui viendraient parler de leur métier et de leurs passions ainsi que l’utilisation plus fréquente des techniques audiovisuelles pour apporter à chaque élève les connaissances qui alimenteront sa réflexion. Il invite également à repenser les rapports entre maîtres et élèves pour encourager l’exercice de la créativité individuelle et collective. Enfin, il souligne qu’une école vraiment ouverte le serait aussi à toutes les classes d’âges.

Une telle approche suppose de faire le choix de la qualité et d’être prêt la payer : « si les hommes politiques nourrissaient à l’égard de l’éducation les bonnes intentions qu’ils ne cessent de proclamer, ne mettraient-ils pas tout en œuvre pour en garantir la qualité ? Tarderaient-il à décréter les deux mesures qui déterminent la condition sine qua non d’un apprentissage humain : augmenter le nombre des enseignants et diminuer le nombre d’élèves par classe, en sorte que chacun soit traité selon sa spécificité et non dans l’anonymat d’une foule ? »

« Apprendre à démêler ce qui nous rend vivant de ce qui nous tue »

Si l’école doit permettre un apprentissage de la vie, elle doit aider ses élèves à se débarrasser de leurs peurs et leur donner suffisamment de confiance en eux pour qu’ils soient aptes à prendre les bonnes décisions lorsque se présente l’opportunité d’affermir son existence ou, au contraire, de la détruire. Raoul Vaneigem ajoute : « Je n’entrevois d’autre façon d’en finir avec la peur et le mensonge qui en résulte que dans une volonté sans cesse ravivée de jouir de soi et du monde. Apprendre à démêler ce qui nous rend vivant de ce qui nous tue est la première des lucidités, celle qui donne son sens à la connaissance ».

Prendre le temps d’identifier ses désirs, être résolu à tenir le cap que l’on s’est fixé, c’est l’une des conditions de l’autonomie. Devenir autonome est une tâche ardue à laquelle l’école doit contribuer d’une manière positive en fournissant le cadre approprié. Pour l’auteur, cela suppose qu’elle soit « un lieu où ne règnent ni autorité ni soumission, ni forts ni faibles, ni premiers ni derniers ». Au diable donc la compétitivité et la lutte concurrentielle qui sont les lois de la jungle capitaliste.

« Faire de l’école un centre de création du vivant, non l’antichambre d’une société parasitaire et marchande »

Plus soucieux de défendre les intérêts des entreprises que ceux de leurs citoyens, les gouvernants défendent de plus en plus ouvertement l’idée que l’école doit fournir des formations axées sur les besoins du monde économique. Pour Raoul Vaneigem, l’idée que les entreprises puissent faire main basse sur l’école est tout simplement inacceptable. Il exhorte les écoliers à s’opposer à ces politiques en se réappropriant leur établissement scolaire dans le but de les transformer : « ce dont vous allez vous emparer ne sera vraiment à vous que si vous le rendez meilleur ; au sens même où vivre signifie vivre mieux. Occupez donc les établissements scolaires au lieu de vous laisser approprier par leur délabrement programmé. Embellissez-les à votre guise, car la beauté incite à la création et à l’amour, au lieu que la laideur attire la haine et l’anéantissement ».

« Que les écoles soient les vergers d’un gai savoir »

Écolier ou pas, le lecteur de l’Avertissement aux écoliers et lycéens est amené à s’interroger non seulement sur ce que devrait être l’éducation, mais aussi sur le sens qu’il peut donner à sa vie : « si vous oubliez ce que vous êtes et dans quelle vie vous voulez être, n’espérer d’autre sort que celui d’une marchandise bonne à être jetée une fois franchi le poste de péage ». Apprendre à apprendre, être autonome, se débarrasser de ses peurs, avoir suffisamment de confiance en soi pour marcher résolument vers la satisfaction de ses désirs afin de jouir pleinement de soi est du monde est une feuille de route qu’il n’est jamais trop tard pour adopter. La route étant longue, il n’est cependant pas inutile de s’y engager le plus tôt possible.

VANEIGEM, Raoul, Avertissement aux écoliers et lycéens, Éd. Mille et une nuits, 1995.



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