A époque obscure, engagements joyeux ! - La Révolution en Charentaises

Accueil du site > Le coin des avant-gardes > Livresse > A époque obscure, engagements joyeux !

A époque obscure, engagements joyeux !

vendredi 30 mars 2012, par Arnaud De Montjoye / 15697 visites

Le dernier livre de Miguel Benasayag et Angélique Del Rey ne prétend pas apporter de réponse : il propose au lecteur, et peut-être militant, les questionnements liés à « une époque obscure ». Notre époque. Et trace le portrait, en creux, d’un militant « joyeux ».

D’emblée, le lecteur est prévenu : en exergue, une phrase de Che Gevara, « un révolutionnaire fait la révolution » ; en prologue, une affirmation, « nous vivons une époque obscure. » Sans « horizon de dépassement » et sans possibilité de se référer à des « lendemains qui chantent ». La vision (héritée du siècle des lumières et des révolutions des 19ème et 20ème) selon laquelle demain seront résolus conflits, contradictions et aliénations, a disparu. Comme cette illusion : l’utopie résoudra la complexité du monde... D’où la « tristesse » du militant se référant à une promesse d’avenir et ne considérant le présent (donc le lieu et le temps dans lesquels il vit) que comme une transition. Avec les risques suivants : abandon de « la lutte » parce que la réalité ne colle pas à l’idée qu’il s’en fait, ou reniement dès qu’il s’aperçoit que la transcendance promise n’est pas au rendez-vous ! Quel que soit son contenu, le messianisme conduit toujours à l’oppression. L’engagement-transcendance est et ne peut être qu’un échec, en raison même de son caractère simplificateur. Les certitudes d’hier, basées sur une « nécessaire » progression, se sont effritées, laissant la place à un monde complexe, obscur.

D’où l’urgence d’un engagement-recherche : un engagement qui, constatant l’impossibilité de luttes globales et universelles, propose une « territorialisation » de celles-ci, chacunes selon sa spécificité (on songe à la phrase de Marx, « à chacun selon ses besoins ») et répond à une oppression. Une lutte expérimentale et souvent en réseaux. Les auteurs citent les « Sans-Terre » d’Amérique Latine, et cette anecdote : interrogés par des journalistes sur leur programme ou leur idéologie, les occupants répondaient qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de se définir. Ils luttaient. En militants « joyeux ».

Michel Benasayag connait : militant guevariste, psychanaliste, philosophe, il a participé à de multiples « laboratoires ». Occupation de terres, collectifs d’antipsychiatrie, écoles populaires. Bref, une application du « foco », cette pratique révolutionnaire initiée par le Che : allumer des feux partout. Pour résister à « l’artefactualisation » du monde et du vivant. Et reconnaitre que le conflit – qui n’est pas forcément affrontement – est une donnée des luttes qui font et défont la réalité du monde. Alors s’esquisse le portrait en creux du militant joyeux : celui qui tient compte de chaque situation dans laquelle il se trouve pour mieux la changer, ne serait-ce qu’à un moment, et qui sait que rien n’est acquis. Mais, écrivait Camus, « Il faut imaginer Sysiphe heureux ».

Miguel Benasayag & Angélique Del Rey – De l’engagement dans une époque obscure – Éditions Le Passager Clandestin – 156 p. – 14 €


Partager