La question - La Révolution en Charentaises

La question

dimanche 6 mai 2012, par Onno Maxada / 16446 visites

La réponse d’un supplicié à ses bourreaux

C’est étrange comment fonctionne la mémoire. Il y a une quinzaine d’années, je suis allé presque par hasard assister à une projection organisée par le ciné-club de mon lycée et je réalise aujourd’hui que le souvenir de cette séance ne m’a jamais quitté. Ce soir-là, avec une poignée de camarades habitués des salles de classe transformées en cinéma miteux, nous avons découvert effarés la descente aux enfers d’un militant anticolonialiste fait prisonnier par les parachutistes en pleine guerre d’Algérie.

La Question, c’est le titre du film de Laurent Heynemann, est une adaptation de l’ouvrage éponyme écrit en 1957 par Henri Alleg dans une prison d’Alger, trois mois après son arrestation. Le crime de Henri Alleg ? Être passé dans la clandestinité après l’interdiction du journal dont il était le directeur : l’Alger Républicain. Pour cela, et surtout parce qu’il refuse de livrer le nom de celui qui l’héberge, Alleg est soumis à des séances répétées de torture. La question est sa réponse aux bourreaux.

C’est l’extraordinaire violence de ce film qui a le plus marqué l’adolescent que j’étais (à sa sortie, le film était interdit aux moins de 18 ans). Je me reconnaissais dans ce militant communiste dont je partageais les convictions anticolonialistes et antimilitaristes. Il me semblait ressentir jusqu’au fond de mes tripes les sévices imaginés par ses tortionnaires. Le principal effet de La Question fut donc de me donner la nausée tout en renforçant ma détermination à poursuivre le combat contre les injustices, où qu’elles se trouvent.

Ce fut ma façon de domestiquer La Question pendant un temps. Cependant, ou je n’en avais pas fini avec elle, ou bien c’est elle qui n’en avait pas fini avec moi… En 2007, je fais inopinément la rencontre de Henri Alleg sur un stand du village du livre de la Fête de l’Humanité. Surprise, émotion, nous échangeons quelques mots, il me dédicace un exemplaire de la question.

Il me faut cinq ans pour oser replonger dans la cellule d’Alleg, retrouver les hurlements des suppliciés, les aboiements de leurs tortionnaires, la “gégène”, le supplice de Tantale, les injections de pentothale, les noyades, les exécutions, etc. Finalement, le week-end dernier, j’ai décidé d’y retourner.

Impossible de comparer le film et le livre, surtout après autant d’années d’écart, mais ce qui est certain, c’est que La Question soulève désormais plus d’interrogations chez moi que par le passé. Je porte par exemple beaucoup plus d’intérêt au cas des bourreaux et je me demande avec angoisse comment des individus élevés a priori selon les mêmes principes moraux que vous et moi peuvent, d’une part, devenir des experts dans l’art des supplices et, d’autre part, vivre un semblant de vie normale en dehors de la prison. Dans le livre, Alleg raconte par exemple comment un de ses tourmenteurs quitte la salle de torture en civil, habillé sur son 31, pour un rendez-vous (peut-être galant) à l’extérieur. Il mentionne aussi le cas de ce jeune soldat se laissant progressivement gagner par la haine et remarque : « ce centre de tri n’était pas seulement un lieu de torture pour les Algériens, mais une école de perversion pour les jeunes Français ». Les techniques d’endoctrinement étant en constante amélioration, il me semble essentiel de pouvoir comprendre comment le lavage de cerveaux fonctionne pour que chacun sache se protéger des pièges qui pourraient faire de lui, dans un contexte extraordinaire, un tortionnaire… ordinaire.

Autre piste de réflexion intéressante soulevée par La Question : même la douleur a ses limites – vieille leçon d’Épicure - et le corps finit par s’y habituer. Si l’on parvient à tenir jusque-là, comme l’a fait courageusement Henri Alleg, il est possible de mettre ses tortionnaires en échec. Si cette idée a pu réconforter Alleg alors qu’il était sur la planche des supplices, elle devrait pouvoir mettre un peu de baume au cœur de tous les malheureux qui sont encore les victimes des inquisiteurs des temps modernes.

En cette période de commémoration de la guerre d’Algérie, il ne faudrait pas ranger trop vite La Question dans la catégorie des livres à lire (ou des films à voir) par « devoir de mémoire ». Comme l’ont macabrement illustré l’Irak, l’Afghanistan et la « guerre contre le terrorisme » d’une manière générale, la torture se porte bien. A nous de refuser qu’on la pratique, et surtout pas EN NOTRE NOM.

ALLEG, Henri, La Question, Les Éditions de Minuit.

HEYNEMANN, Laurent, La Question.



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