Mélangeon Président ! - La Révolution en Charentaises

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Mélangeon Président !

dimanche 15 avril 2012, par Camille D., Marvin Flynn, Onno Maxada / 20940 visites

Dimanche 6 mai 2012, Jean-Luc Mélangeon est élu Président de la République Française. Ils y étaient...

Odette, militante retraitée (mais toujours active)

Il est 19h30, Odette met ses petits chaussons. Elle revient du bureau de vote où elle a fait la permanence toute la journée. Odette est fatiguée, mais quand même, aujourd’hui c’était une belle journée. Depuis le temps qu’elle milite, elle en a vu passer des présidents et des députés, des maires et des sénateurs. Odette est contente car aujourd’hui c’est son anniversaire, elle a soixante-seize ans. Le 6 mai 1936, le jour de sa naissance on ne parlait que de congés payés et de travail pour tous. De ses parents communistes, elle a gardé la croyance en l’esprit humain et un athéisme prononcé. Elle s’est mariée, Odette, et puis bon, il a fallu choisir entre lui et le parti. Alors elle a divorcé. Et puis elle a été embauchée à la poste au service du tri, c’est là que...

Mais soudain Odette sort de sa rêverie, son poste de télévision semble perturbé. De drôles d’interférences brouillent l’image et quand celle-ci apparaît le journaliste semble désorienté, et ses invités absents. De toute façon David Pujadas, ça fait bien longtemps qu’il lui tape sur le système celui-là. Il n’a jamais connu les trois huit, ça se voit tout de suite. Et puis c’est un écran noir, suivi d’une annonce qui défile. « Notre programme est interrompu en raison de l’arrivée au pouvoir du candidat Mélangeon. Nous ne sommes plus en mesure d’assurer la continuité de l’information. »

Odette lâche la tasse qu’elle tenait dans les mains. Bon sang de bonsoir, il s’est bien démerdé le petit ! Tous ces tracts avec sa trombine qu’elle a distribués sur les marchés, c’était pour ça. Odette remet son manteau. Il faut qu’elle y aille, il faut qu’elle le voit. Peut-être qu’elle pourra l’embrasser le petit. Il ira loin celui-là, elle l’a toujours dit. Elle sort de chez elle et croise sa voisine de palier, madame Saïf, mère de famille nombreuse. « Vous avez entendu madame Odette, c’est lui qui y est ! C’est lui, celui que vous nous en parlez tout le temps. C’est lui qui a gagné ! ». Odette l’embrasse, elles sont heureuses. Et puis Odette se retrouve dans la rue et elle s’aperçoit qu’elle a gardé ses chaussons, tant pis. Le soleil est encore haut, c’est étrange. Dans son quartier de Belleville, les gens sont là, ils se félicitent, s’applaudissent. On boit du rouge, du blanc, de la bière. Et puis on chante aussi, et tout le monde marche vers la Bastille, comme ça, instinctivement. On parle de révolution, on parle d’être heureux, on est ensemble, soudain tout est vraiment possible.

Place de la Bastille, Odette arrive avec les premiers. Ils sont nombreux, très nombreux, avec des drapeaux rouges, mais aussi des drapeaux tricolores, car la France maintenant, ce sont eux. L’astre solaire ne semble pas vouloir céder sa place à la nuit, il frôle l’horizon, mais ne le franchit pas. Et soudain son candidat sort de la foule comme une rock-star portée par son public. De bras en bras, on l’emmène jusqu’au centre la place. Odette est là, Odette le voit, le touche. Vas-y mon petit dis-leur de quoi tu es capable. Alors le président Mélangeon, fraîchement élu et porté en liesse, prend la parole. « Mes amis, mes camarades, mes compagnons de route, si vous m’avez élu, c’est pour que je vous rende ce pouvoir que vous réclamez ! C’est pourquoi j’annonce dés aujourd’hui, l’abolition du salariat et la mise en place d’un salaire citoyen, la nationalisation de toutes les banques, le droit d’accès à la nationalité française pour tous ceux et celles qui comme nous, embrassent la nouvelle République sociale, et bien sûr la fermeture immédiate de toutes les centrales nucléaires ! »

Et alors c’est toute la place qui s’enflamme et avec elle, toutes les rues avoisinantes, et toute la capitale, et bientôt tout le pays.

Odette ferme les yeux, elle a neuf ans et c’est l’armistice, elle a trente-deux ans et c’est la grève générale, elle a soixante-seize ans et son rêve devient réalité. Et puis elle ouvre les yeux sur un soleil qui ne se couche pas, ce soir la nuit n’en est pas une, la révolution est en marche, et le peuple, enfin, a repris le pouvoir.

Patrick, chef d’entreprise (en cours de délocalisation)

Il y a encore quelques heures, la marée rouge s’agglutinant au pied de son immeuble cossu du quartier de la Bastille aurait mis Patrick dans une colère noire, mais maintenant, il n’a plus le temps. Plus le temps de se s’emporter contre les feignasses cégétistes qui lui cassent les oreilles avec leurs cornes de brumes. Plus le temps de maudire les mammouths marxistes qui n’ont pas compris qu’ils n’avaient plus rien à faire au XXIème siècle. Plus le temps de se demander comment les Français ont pu être assez cons pour élire Mélangeon Président de la République. S’il n’y a plus de temps pour la colère, c’est parce qu’il n’y a chez Patrick plus de place pour autre chose que pour une peur panique.

L’idée de prendre le chemin de la résistance et d’aller rejoindre ses camarades du MEDEF réfugiés dans un Fouquet’s bunkerisé lui a bien traversé l’esprit, mais il l’a abandonnée aussitôt. Aussi tentante et héroïque qu’ait été l’idée de vider les caves pour ne pas laisser les précieuses bouteilles tomber dans les mains des communistes, elle comportait trop de risques. Mieux valait prendre la fuite au plus vite. Mais comment traverser la foule de braillards gauchistes et avinés sans éveiller les soupçons ? Patrick s’habille le plus mal qu’il peut, s’ébouriffe les cheveux façon affiches anti-bolchéviques des années 20 et glisse une bouteille de gros rouge qui tache dans la poche de son imperméable. Un instant, il hésite à emprunter la R5 fatiguée de sa concierge mais se ravise aussitôt : la vieille pourrait lui faire payer au prix fort d’avoir « oublié » de lui donner des étrennes ces trois dernières années…

Ne plus avoir confiance en personne et foutre le camp au plus vite de ce pays de merde. Patrick se répète à voix basse ces consignes au moment où il s’engage dans la rue. In extremis, il pense à jeter sa rolex dans la boîte aux lettres d’une voisine et se réconforte à l’idée que cela pourrait valoir à cette raclure soixante-huitarde d’être accusée d’ennemie du peuple.

Jouant des coudes, Patrick se fraye un chemin jusqu’à la poubelle la plus proche. Il arrache un autocollant du Front de Gauche et se le colle sur le front en affichant un sourire en biais large comme une faucille. Plus rien à craindre. Direction le Luxembourg, Monaco et Andorre pour y vider ses coffres avant que les rouges ne se décident à envahir les paradis fiscaux. Quant à l’usine, il se résout à la laisser à ces bons-à-rien d’ouvriers puisque de toutes façons, il n’a pas le choix.

Toujours à contre-courant de la foule qui se presse en direction de la place de la Bastille, il regarde un instant un groupe de jeunes euphoriques. Son cœur se serre à l’idée que ses propres enfants sont peut-être du nombre.

Maurice P., CRS à la retraite (depuis ce soir)

"Incroyable. Incroyable !" j’me dit. "J’savais que j’s’rais ici ce soir, mais là, ça m’dépasse". Oh, à chaque présidentielle, c’est pareil : tous au QG à H-2, l’annonce du vainqueur qui arrive avec 30 mn d’avance et qui détermine le lieu de la soirée : Champ de Mars, ou bien Bastille ? Départ en trombe, sirènes qui hurlent – toujours détesté ça –, on s’déploie... et puis on attend.

Mais ce soir, c’était pas pareil. Vous savez c’que c’est : nous, les CRS, nous sommes un peu les malaimés de la police. Alors quand on débarque jour de liesse, histoire, comme y disent, de "maintenir l’Ordre Républicain et la Paix Sociale", on s’attend pas à s’faire accueillir les bras ouverts, hein ! Faut quand même bien dire qu’on y va pour empêcher les gens de s’amuser, alors qu’on s’prenne deux-trois boîtes d’oeufs sur la tronche, ça m’a toujours paru légitime, à moi. C’t’un peu bizarre, j’sais, mais c’est comme ça.

Mais quand on est arrivé ce soir, avec nos casques, nos matraques et non fourgonettes bleues, et qu’on s’est fait accueillir comme on s’est fait accueillir... t’nez, j’n’ai encore un oeil qu’a la tremblotte... Des colliers de fleurs, j’vous dit, des colliers-de-fleurs. J’avais p’vu ça d’puis 68 dis donc. Le choc. Quand même, quand on part de la caserne, on a un peu l’peur au ventre, même avec l’expérience, ç’fait quequ’chose, j’vous l’dit. Mais bobonne elle me disait encore l’aut’soir, "ç’couve quequ’chose, j’tle dis moi, ç’couve quequ’chose." Ben faut croire qu’elle avait raison, bobonne, j’suis ben obligé d’admettre.

On avait bien entendu des trucs et des autres, avec les gars, avant d’partir. L’nouveau président, il a pas vraiment pas l’air d’y aller avec le dos de la cuillère à pot, hein ! R’marquez, ç’pas pour me déplaire à moi personnellement hein, mais quand même, on avait du mal à pas rigoler avec les gars en pensant à tous ces richards en c’moment même ! Quand l’chef a débarqué, y nous a tous trouvé collés à l’iPhoune de Jean-Claude, à écouter les infos comme pendant la guerre dis-donc, et on a tous pris une dérouillée mon cochon...

L’chef il est parti dans une tirade qu’on s’est dit, les gars et moi, qu’c’était quand même pas très clair toute c’t’histoire : si y voulait vraiment pas qu’on croit tout c’qu’on nous disait, c’tait vraiment pas la peine d’insister autant, vu qu’nous même on y croyait pas trop avant son intervention. Mais maintenant que ch’uis là, j’y crois d’plus en plus à c’qu’on a entendu à la radio tout à l’heure. Les banques aussi doivent flipper en c’moment, si tout ça c’est vrai. Bien fait pour leur tronche. D’puis l’histoire du prêt, ch’uis plus trop dans leur p’tit papier et vise vers ça. Alors qu’elle paye un peu, d’leur poche plutôt que d’la mienne, ça leur f’ra pas mal un peu. Et puis si vraiment mon salaire, enfin non, pas mon salaire puisqu’y a plus d’salaires, mais enfin si j’touche vraiment autant de plus à la fin d’mon mois, c’est clair que j’vais pas m’plaindre, et qu’j’en connaîs pas beaucoup au régiment qui s’en plaindront ! A c’prix là, moi, j’veux bien voter à gauche jusqu’à la fin d’mes jours !

M’enfin c’quand même à n’y plus rien comprendre. Parc’que finalement, c’est quand même bien les mêmes qu’ceux qu’on avoinait en 68 qu’viennent de nous beurrer grassement les épinard, et jusqu’à la fin d’nos jours si c’est vraiment c’qu’on a compris, les gars et moi. Alors on est arrivé pour maint’nir l’ordre, ok, mais on va pas non plus scier l’branche sur laquelle on vient juste d’s’asseoir avec les gars, alors on s’est dit qu’on était d’accord avec tout : les banques, un revenu pour tous, le nucléaire à la rue et même hop, l’accès pour tous à la nationalité française.

On a un peu tiqué avec les gars au début mais finalement, on s’est dit qu’y avait pas de raison pour que tout le monde il en profite pas, de notre Nouvelle République Sociale, comme y dit l’Ami Molette (c’est nous qu’on l’appelle comme ça avec les gars), alors on est d’accord avec ça aussi. Et franchement, même si j’le crirais p’têt pas encore bien fort, comme y font tous autour de moi, mais au fond d’moi, j’me dit quand même "Vive la République Sociale qui va enfin m’éviter d’avoir à taper sur la gueule de mes voisins de Barre (d’immeuble)."


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