À la recherche des dieux perdus - La Révolution en Charentaises

Accueil du site > Le coin des avant-gardes > Livresse > À la recherche des dieux perdus

À la recherche des dieux perdus

samedi 17 novembre 2012, par Holopherne Longpas / 14619 visites

Pierre Vinclair est un jeune homme brillant et pressé. Normalien, agrégé de philosophie et marathonien, il a publié coup sur coup un roman, un recueil de proses, un livre de poésie et une adaptation d’un classique de la littérature japonaise. À l’occasion de la parution de son dernier livre, au titre énigmatique, L’Empereur Hon-Seki, nous lui avons posé quelques questions. Il nous a répondu depuis Shanghai où il vit et travaille après un séjour d’un an à Tokyo.

L’Empereur Hon-Seki, que ton éditeur présente comme un conte, ne semble pourtant pas s’adresser aux enfants. Pourquoi un tel parti pris ?

Ce n’était pas un parti pris a priori. Je me suis lancé dans cette histoire parce que je n’arrivais pas à composer le texte que j’étais parti écrire au Japon, une "épopée urbaine". Au fur et à mesure que j’échouais dans ce projet, une frustration d’autant plus désagréable s’accumulait en moi que j’étais en résidence d’écriture et que je passais toutes mes journées à essayer d’écrire. Quand la frustration a été trop violente, L’Empereur Hon-Seki est sorti, tout seul, d’un coup. La seule trace qui reste, ou presque, de l’épopée que j’essayais de composer, c’est le poème sur Tokyo que l’empereur essaie d’écrire. Alors, une fois que je l’ai eu fini, je me suis demandé quel genre cela pouvait bien être, comme lorsque l’on se demande si l’on a un garçon ou une fille, et j’ai vu que c’était un conte. Je ne saurais pas trop expliquer en quoi consiste un conte plus précisément ; peut-être dans le fait de faire une place à l’invraisemblable : Hon-Seki décide de sortir de son palais, c’est l’hypothèse de départ. Le chaperon obéit et se glisse dans le lit auprès d’un loup travesti. Je ne sais pas non plus si c’est un conte pour les enfants !

L’Empereur Hon-Seki prend comme point de départ et prétexte la chute de l’empereur du Japon, au sortir de la seconde guerre mondiale, qui perd toute prérogative divine au profit d’un rôle symbolique et d’une légitimité populaire. Peut-on établir un lien entre la fin de l’un des derniers empires modernes et le destin de la littérature qui a vu avec la modernité et la post-modernité ses ambitions changer du tout au tout ?

Oui, je crois que cette histoire de la fin de la divinité de l’empereur au sortir de la guerre n’est qu’un prétexte. Cela n’a d’ailleurs aucune mention explicite dans le texte - c’est un pré-texte. Il est vrai malgré tout qu’il y a cette idée de la démocratie dans son rapport à l’empire qui m’y intéresse. Qu’est-ce que c’est un empereur, dans un monde démocratique ? Est-ce qu’il ne s’ennuie pas un peu ? Est-ce qu’il n’a pas envie d’être "libre", lui aussi, de sortir de son palais et de jouir de la ville comme n’importe quel membre des classes moyennes ? En l’occurrence, il sort pour écrire un poème. Je ne sais pas grand chose du destin de la littérature, mais il y a là quelque chose d’étrange : pourquoi continuer à écrire en situation d’égalité démocratique ? Est-ce que la littérature peut continuer sans faire l’hypothèse du génie ? Pourquoi donc des lecteurs suivraient-ils un écrivain particulier ? Hon-Seki dit peut-être cela aussi que l’on peut faire sans cette hypothèse du génie, mais à condition de retrouver une sorte de conception sacerdotale de la littérature. Le poète serait comme un moine, il écrit par éthique, puisque rien ne justifie de le lire lui plus qu’un autre. C’est du reste la situation de bien des poètes, qui ne sont lus que par leur éditeur.

Des dieux, il est question dans L’Empereur Hon-Seki. Ils reviennent d’ailleurs souvent dans tes précédents livres et les textes que tu publies en revues ou sur internet. Ce qui est un peu inhabituel aujourd’hui. Comment expliques-tu un tel penchant ?

J’imagine que les raisons pour lesquels j’aime les dieux sont multiples. Peut-être parce que j’ai été assez marqué par Mallarmé (avec les Dieux Antiques) et Lyotard dans Economie libidinale. Le premier fait de chaque dieu une espèce de réification d’un processus métaphorique et au fond du fond linguistique. Lyotard considère chaque dieu comme le nom d’une intensité de l’être ; à chaque fois que dans l’écoulement du devenir on remarque une accélération ou une décélération, un changement de vitesse, on lui attribuerait le nom d’un dieu : « Et pour chaque branchement, un nom divin, pour chaque cri, intensité et branchement qu’apportent les rencontres attendues et inattendues, un petit dieu, une petite déesse, qui a l’air de ne servir à rien quand on le regarde avec les globuleux yeux tristes platonico-chrétiens, qui ne sert à rien en effet, mais qui est un nom de passage d’émotions. » (p. 17). Les dieux sont familiers, ils ont un visage humain et pourtant ils sont la réification de forces, physiques ou linguistiques, qui les dépassent et nous dépassent totalement. C’est l’infini pris dans la face circulaire du fini, un dieu. Du coup, ce sont des personnages sans psychologie. Je n’aime pas trop la littérature de la finitude.Au moins, les dieux sont parfaits, avec eux on ne s’identifie pas, on peut se concentrer sur les boucles d’une histoire ou les brisures d’un énoncé - je veux dire sur de la fiction et sur de la langue. Sur ces forces. Un poème dans la bouche d’un homme, cela devient louche - c’est une anatomie de la faiblesse - mais dans la bouche d’un dieu !

Ton livre est illustré par l’illustrateur et auteur de bandes dessinées PieR Gajewski. Pourquoi lui et comment s’est passée votre collaboration ?

PieR, que j’ai rencontré à la Villa Kujoyama, est le seul dessinateur que j’aime. Avant cette résidence, je détestais tous les dessinateurs (j’en connaissais très peu). Depuis que je connais son travail, j’en aime un. Si j’essaie de comprendre pourquoi, j’arrive à identifier trois raisons principales. La première, c’est la composition : les dessins de PieR sont composés selon un travail très savant des perspectives, alors que tant de dessinateurs travaillent dans la 2D. Je retrouve dans son travail un amour maniaque de la composition qui me fait penser à Paolo Uccello. La seconde raison, c’est que les dessins de PieR ressemblent à des scènes de rêve, ou de cauchemar. Du coup, tout y prend une dimension mystérieuse, symbolique sans qu’on sache bien ce que cela symbolise. L’imagination travaille. Enfin, et c’est peut-être le résultat de ces deux premières dimensions, les dessins de PieR ne fonctionnent pas sur la connivence avec le spectateur. D’habitude, on a l’impression que c’est la connivence du spectateur qui doit animer le dessin, et le personnage du dessin est comme un représentant du spectateur et du point de vue qu’il est censé avoir dans le monde de l’image. Avec le travail de PieR, ce n’est pas le cas : ses images sont sans concession, nous les regardons toujours comme des étrangers, elles ont su garder quelque chose de la puissante austérité de l’en-soi.

L’Empereur Hon-Seki Pierre Vinclair & PieR Gajewski 80 p. / 14 € Le Corridor bleu éditions


Partager