Wolfgang Master n’a plus peur d’avoir peur - La Révolution en Charentaises

Accueil du site > Le coin des avant-gardes > Wolfgang Master > Wolfgang Master n’a plus peur d’avoir peur

Wolfgang Master n’a plus peur d’avoir peur

jeudi 5 mars 2015, par Onno Maxada / 6690 visites

Il y a les attaques qui lui font l’effet d’une poussée d’adrénaline prenant subitement le contrôle de tout son système nerveux et puis celles, plus insidieuses, qui distillent leur poison goutte après goutte, lui saturent les tripes, noircissent ses idées et lui rendent la vie plus dure à porter. Wolfgang Master n’a pas souvenir du moment où la peur s’est immiscée dans son existence. Elle n’en a pas toujours fait partie, il en est certain, mais elle le taraude désormais depuis si longtemps qu’il ne s’étonne plus de ses intrusions sans pour autant jamais s’y habituer.

Avec le temps, Wolfgang a appris à anticiper certaines périodes de crises : il sait par exemple que les sommets mondiaux pour lutter contre le changement climatique sont des moments à hauts risques, tout comme les échéances électorales. Pourtant, se préparer psychologiquement au énième échec des négociations sur la réduction des émissions de carbone ou à un nouveau succès de l’extrême-droite n’atténue en rien les effets dévastateurs de la peur.

En outre, celle-ci arrive souvent sans crier gare, au détour d’un article relatant le dernier désastre écologique en date, de propos racistes échangés autour d’un verre par des connaissances décomplexées, de nouvelles révélations sur l’espionnage de masse, de reportages sur les coups d’éclat des intégristes religieux, d’un appel à signer une pétition dénonçant une nouvelle façon pour les multinationales d’amener la société encore un peu plus près du gouffre, etc. Et c’est la peur, toujours, qui lui noue l’estomac chaque fois qu’il peut mettre un visage sur les statistiques du cancer, du diabète ou du chômage.

Paradoxalement, la peur n’empêche pas Wolfgang de s’efforcer de se construire au quotidien une existence joyeuse. Depuis des années, sa stratégie consiste en effet à combattre la peur en l’oubliant, avec autant de persévérance que d’application. Et plutôt que de faire taire ses angoisses en recourant aux expédients classiques que sont le jeu, les paradis artificiels ou la poursuite du profit, Wolfgang cultive son jardin, au sens propre comme au sens figuré. Si la technique porte ses fruits sur le court terme en lui apportant une dose certaine de réconfort, la récurrence des crises d’anxiété montre les limites de l’approche. Wolfgang a beau cultiver son jardin, cela n’empêchera pas celui-ci d’être ravagé lors de la prochaine inondation provoquée par le dérèglement climatique. De même, il sait pertinemment qu’aucune séance de yoga ou de psychanalyse ne le protègera des assauts des fascistes si ceux-ci parviennent au pouvoir.

Le souffle encore court de sa dernière crise d’angoisse, Wolfgang prend conscience que la seule stratégie viable consiste non pas à oublier la peur, mais à l’accepter. Et s’il est insupportable de vivre en permanence avec la crainte du changement climatique ou de la montée en puissance de l’extrême-droite, c’est qu’il est grand temps de s’attaquer concrètement à la racine de ces maux au lieu de les laisser empirer. Agir, de préférence avec d’autres ayant fait un trajet intellectuel similaire, c’est reprendre une part de contrôle de sa vie et de son environnement. Wolfgang n’est pas entièrement persuadé que cela mettra un terme à ses peurs mais il estime que les résultats ne pourront pas être pires que ceux de la stratégie de l’oubli.

À bien y réfléchir, Wolfgang se dit que ce dont il a besoin, ce dont tout le monde a besoin, c’est d’espoir. Lorsque les défis à relever sont aussi dantesques que ceux posés par le dérèglement climatique et la poussée du fascisme, il faut que l’espérance prenne elle aussi des proportions épiques. Il faut que le futur donne envie d’être croqué à pleines dents, qu’il promette autre chose que la loi du plus fort et l’exploitation incontrôlée des hommes et de l’environnement. Pour répondre aux défis climatiques, politiques, économiques ou sanitaires auxquels l’humanité doit faire face, Wolfgang n’attend plus rien des apôtres du marché . Il sait que ce n’est pas en saignant encore un peu plus une terre et une humanité malades qu’on parviendra à les sauver. Il se prend à rêver d’une communauté de sept milliards d’humains consacrant leur énergie à résoudre leurs problèmes communs plutôt qu’à les aggraver. Il échafaude les plans d’une société fondée sur la solidarité, le respect du vivant et la justice. Il imagine une organisation sociale recourant largement à la démocratie directe et songe à ce à quoi pourraient ressembler la liberté et l’amour dans un monde débarrassé des dieux.

À ces pensées, Wolfgang sourit. Il a déjà moins peur. Sans s’en rendre compte, il est entré en résistance.


Partager