La « Grève de Février 1941 » : la solidarité tient tête à la barbarie - La Révolution en Charentaises

Accueil du site > L’écrit du peuple > La « Grève de Février 1941 » : la solidarité tient tête à (...)

La « Grève de Février 1941 » : la solidarité tient tête à la barbarie

mercredi 25 février 2015, par Onno Maxada / 7963 visites

Lorsqu’on se promène aujourd’hui dans les quartiers populaires d’Amsterdam, on a du mal à les imaginer tapissés de drapeaux rouges et sillonnés par des cortèges de travailleurs chantant l’internationale. Pourtant, dans les années vingt, la scène n’avait rien d’inhabituelle. À l’époque, Amsterdam pouvait compter sur un mouvement ouvrier très organisé, suffisamment fort pour permettre des expériences de socialisme municipal parmi les plus audacieuses d’Europe Occidentale tels que la construction de nombreux « villages-jardins » pour les travailleurs ou la mise en place d’un réseau de « magasins municipaux » leur permettant de faire leurs achats à des prix défiants toute concurrence.

Déjà fortement ébranlé par la crise économique des années trente, le mouvement ouvrier amstellodamois subit un terrible revers lorsque, le 15 mai 1940, les troupes nazies victorieuses prennent le contrôle de la ville. Très vite, la presse est muselée, les partis politiques de gauche sont interdits et les syndicats sont contraints de se fondre dans des organisations contrôlées par les Allemands. À l’automne, les persécutions des juifs débutent pour de bon et montent rapidement en puissance. D’une part, une législation de plus en plus oppressive s’efforce de leur arracher leurs biens et leur dignité. D’autre part, des groupes de nazillons néerlandais vont de plus en plus fréquemment « casser du juif » dans les rues, les cafés et les dancings.

DokerFace aux violences et aux humiliations, une partie des milieux antifascistes décident de rendre aux nazis la monnaie de leur pièce. C’est par exemple le cas des jeunes sportifs du club de boxe juif Maccabi qui, avec l’aide d’autres clubs de quartiers populaires, vont faire face aux vandales antisémites lors de leurs descentes. Le 11 février 1941, les boxeurs de Maccabi et leurs camarades corrigent un groupe de nazis venus faire du grabuge dans le quartier juif. La bataille est féroce et laisse le chef des nazillons sur le pavé. Hospitalisé, il décède de ses blessures trois jours plus tard. Suite à cet incident, les Allemands décident de prendre plus de quatre-cent otages juifs et transforment leur quartier en prison à ciel ouvert.

Comme beaucoup de leurs concitoyens, William Kraan et Piet Nak sont révulsés par l’extrême brutalité de l’opération allemande. Employés au service propreté de la Ville, les deux hommes sont aussi des militants de base du Parti Communiste Néerlandais, un parti illégal comptant au moins mille-deux-cent membres actifs à Amsterdam. William et Piet organisent avec leurs collègues des services municipaux une réunion pendant laquelle ils décident de déclencher une grève du ramassage des poubelles, du département des travaux publics et des tramways pour exiger la fin des persécutions antisémites et la libération des otages. Le soir du 24 février, dans la plus complète illégalité, de nombreux travailleurs se retrouvent sur le marché du Noordermarkt pour discuter d’une mobilisation collective prévue le lendemain.

Le matin du 25 février, les occupants et leurs sbires découvrent avec stupéfaction des tracts encourageant la solidarité avec les juifs et l’organisation de groupes d’autodéfense, dans les usines comme dans les quartiers. Surtout, ils réalisent qu’ils font face non pas à un acte de résistance isolé mais à une véritable grève générale. À travers toute la ville et ses environs, les ouvriers abandonnent leurs outils et se regroupent pour montrer leur opposition aux nazis. Un vent rebelle souffle sur la ville et porte à nouveau les chansons révolutionnaires entonnées le cœur plein d’espoir deux décennies plus tôt.

Face à cette démonstration de force morale, les occupants répondent par la terreur : couvre-feu, pelotons d’exécution, incarcérations… Le parfait petit manuel du maintien de l’ordre nazi appliqué à la lettre par un bataillon de police et deux bataillons d’infanterie SS. Au bout de deux jours, la rébellion est matée et pour bien enfoncer le clou dans le cercueil de l’espérance, les centaines d’otages juifs sont déportés dans les camps de Mauthausen et Buchenwald, où tous trouveront la mort.

A bien des égards, la grève de février 1941 pourrait ressembler à une énième défaite du mouvement ouvrier face à l’extrême-droite antisémite. Pourtant, elle révèle aussi l’incroyable force du sentiment de révolte face à l’injustice. Une force capable de paralyser une capitale comme Amsterdam du jour au lendemain, en dépit des dangers posés par une armée d’occupation sans états d’âme. Pendant deux jours, la solidarité a tenu tête à la barbarie. Les Amstellodamois ne l’ont pas oublié. Le 25 février, nombreux sont ceux qui vont déposer des fleurs devant la sculpture du « docker » érigée devant la « Synagogue Portugaise » pour commémorer la grève. Ce jour-là, les mouvements antifascistes néerlandais se souviennent de l’importance de leur combat. Nous aussi.

À lire :

MAK, Geert, Amsterdam : A brief life of a city.

À visiter :

La statue du "Docker", Jonas Daniël Meijerplein, Amsterdam.

Plaque commémorative sur le mur de l’église à proximité du marché de Noordermarkt, Amsterdam.


Voir en ligne : Site du comité du souvenir de la Grève de Février 1941


Partager