Citizenfour : David et Goliath 2.0 - La Révolution en Charentaises

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Citizenfour : David et Goliath 2.0

mercredi 29 avril 2015, par Onno Maxada / 7059 visites

Citizenfour est la fois l’histoire d’un homme au courage hors du commun, Edward Snowden, et celle de la réalisation d’un film documentaire aux frontières du possible : Citizenfour. C’est aussi notre histoire à tous, nous qui sommes citoyens d’un âge digital faisant peser sur nos libertés des menaces sans précédent.

En janvier 2013, Laura Poitras reçoit un email d’un mystérieux contact l’informant qu’il a des révélations à faire sur un programme de surveillance à grande échelle mis en place par les services secrets américains. Par le biais de messages cryptés, l’homme invite la réalisatrice à le retrouver dans un hôtel de Hong Kong en compagnie du reporter Glenn Greenwald. Citizenfour est le récit de cette rencontre ayant provoqué un tel séisme dans la presse internationale que ses répliques n’ont pas fini de se faire sentir.

Dès les premières images filmées dans la chambre d’hôtel hongkongaise, Edward Snowden apparaît comme un jeune homme posé, réfléchi, en paix avec lui-même. A vingt-neuf ans, Snowden est sur le point de tirer un trait sur une vie paisible, un emploi bien rémunéré et une relation amoureuse épanouissante. Il sait que ses révélations vont faire de lui un ennemi d’Etat mais il accepte les conséquences de son acte avec sérénité. Son seul souci semble être de pouvoir faire passer son message à temps, avant que les services secrets ne puissent l’en empêcher. Snowden a la force tranquille de ceux qui, après avoir cheminé un temps du côté obscur, décident de tracer leur propre route, envers et contre tous, parce qu’elle est en phase avec les valeurs qu’ils chérissent.

CitizenfourA mesure qu’ils s’entretiennent avec Snowden, Poitras et Greenwald adoptent progressivement les mêmes comportements, en apparence paranoïaques, que lui. De fait, si tous les appareils connectés à internet peuvent être activés à distance pour espionner les individus, il n’est plus possible de faire confiance à aucun téléphone, ordinateur, webcam, etc. Si toutes les communications sont enregistrées, toutes les transactions électroniques stockées, tous les déplacements suivis, il faut déployer des trésors d’ingéniosité pour passer au travers des mailles du filet. A la lueur de ces informations, on a encore plus de respect pour Snowden et on apprécie à sa juste valeur le fait de pouvoir regarder un film comme Citizenfour. Face au Goliath que représentent les services de renseignements américains, l’existence même de ce documentaire est une victoire qui mérite d’être célébrée et dont on peut tirer des enseignements. Dans son générique, le film indique par exemple quelques unes des techniques utilisées par Snowden, Poitras et Greenwald pour communiquer à l’abri des regards indiscrets, ce qui est toujours bon à savoir.

On ne sort pas indemne d’une projection de Citizenfour. Le film soulève nombre de questions qui méritent réflexion, à commencer par celles-ci : peut-on sérieusement parler de démocratie lorsqu’il n’existe plus de sphère privée ? S’il n’est plus possible de discuter ses idées en dehors de la surveillance de l’Etat, et si tout l’historique de nos conversations est enregistré, comment ne pas craindre que ce qu’on dit maintenant ne puisse être utilisé contre nous plus tard ? A travers l’Histoire, les normes n’ont eu de cesse d’évoluer au gré des changements de régimes et on se demande bien pourquoi l’époque contemporaine ferait exception à la règle. .. En gardant ceci en tête, il suffit d’envisager la prise du pouvoir par Marine Le Pen et ses acolytes pour avoir des frissons dans le dos.

Mais la question la plus dérangeante est peut-être la suivante : comment est-il possible que depuis les révélations d’Edward Snowden, nous soyons restés si apathiques ? Comment comprendre qu’au moment même où Citizenfour tourne dans les salles obscures, François Hollande puisse faire passer une loi sur le renseignement dans la droite ligne des pratiques décrites dans le documentaire et s’en tirer sans une égratignure ? Clairement, nous confondons encore trop souvent la sécurité de l’Etat avec celle des citoyens qui composent le corps social. Du point de vue des libertés individuelles, c’est une erreur qui pourrait nous coûter cher, mais il n’est peut-être pas encore trop tard pour changer de cap. Avec Citizenfour, Laura Poitras mobilise toute la puissance de frappe d’un bon film documentaire pour nous aider à en prendre conscience.

Poitras, Laura, Citizenfour, 2014.


Voir en ligne : Citizenfourfilm.com


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