À quoi sert l’Exposition Universelle de Milan 2015 ? - La Révolution en Charentaises

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À quoi sert l’Exposition Universelle de Milan 2015 ?

lundi 15 juin 2015, par Onno Maxada / 8544 visites

Des expositions universelles, le commun des mortels ne voit souvent que les vestiges : une tour Eiffel à Paris, un aquarium à Lisbonne, des vidéos postées sur YouTube… Rares sont ceux qui peuvent s’envoler pour la Chine ou le Japon et voir par eux-mêmes ce que chaque pays fait de mieux sur un sujet donné. Et pourtant cette année, je fais partie de la minorité à laquelle cette possibilité est offerte. Un heureux hasard de calendrier m’amène en effet à proximité de Milan et j’ai bien l’intention de saisir cette chance pour visiter ma toute première exposition universelle.

L’occasion est d’autant plus belle que le thème central de l’exposition m’intéresse tout particulièrement : « Nourrir la planète, énergie pour la vie ». Qui produit de la nourriture ? Quel type d’aliments ? Comment et pour qui ? À travers l’histoire, chaque civilisation a apporté ses réponses à ces questions et ainsi façonné un modèle politique, économique et social lui étant propre. Aujourd’hui, alors que le réchauffement climatique menace de transformer radicalement les conditions de la vie sur Terre et que la population mondiale explose, nos réponses pourraient bien sceller le sort de la race humaine.

C’est avec la hauteur des enjeux à l’esprit et un long soupir que je m’acquitte des 34 euro m’ouvrant les portes de l’Exposition Universelle de Milan. À peine arrivé sur place, je réalise qu’en l’absence de consigne, je suis condamné à traîner mes bagages toute la journée sous un soleil de plomb. Ce coup dur est en partie compensé par des négociations réussies avec le personnel de la sécurité concernant l’introduction dans l’enceinte de l’Expo d’une bouteille d’alcool en terre cuite achetée à l’aéroport. Intérieurement, je remercie l’Italie d’être l’un des seuls pays de l’Union Européenne où un numéro de charme d’opérette permet encore de contourner les protocoles de sécurité et préfère ne pas m’attarder trop longtemps sur le sujet de peur d’en avoir des frissons dans le dos.

Au premier abord, l’Expo a des allures de parc d’attraction : dès les premières minutes, je croise une parade de pauvres bougres déguisés en légumes dont les costumes doivent faire l’effet d’un cuiseur-vapeur. Fanfare, vendeurs de glaces ambulants et boutiques de souvenirs, on pourrait se croire chez Disney… le personnel polyglotte en moins. Pour une Exposition dite universelle, je suis effet surpris par le caractère très italien de la manifestation : partout, on s’exprime dans la langue de Gramsci. Le visiteur souhaitant discuter en anglais avec toute autre personne qu’un(e) hôte(sse) d’accueil devra s’en remettre aux muses locales pour communiquer en langage des signes.

Je ne m’attarde pas sur les interminables files d’attente pour accéder aux différents pavillons de l’Expo ou les prix prohibitifs pratiqués sur les stands de restauration. Il s’agit là de désagréments prévisibles. En revanche, la présence de géants de la malbouffe comme Ferrero, Mc Donald’s ou Coca-Cola sur un évènement consacré à la problématique de l’alimentation a de quoi surprendre. Du moins, au début de la visite car après être entré dans quelques pavillons, il devient évident que l’Expo n’est ni plus ni moins qu’une vitrine pour les grandes entreprises et l’occasion pour des États en panne d’idées de se livrer à une propagande éhontée.

Dans des bâtiments spectaculaires équipés de technologies dernier-cri, multinationales et gouvernements racontent aux visiteurs des histoires à mi-chemin entre le conte de fées et le spot publicitaire. Pour remuer les tripes du grand public, on ne lésine ni sur les écrans géants à ultra haute définition, ni sur les gadgets. Partout, on sert les mêmes messages. Seule la sauce change, couleur locale et différence de budget obligent. Pour résumer : tous les pays sont des exemples de durabilité, leur cuisine traditionnelle est saine et variée, leurs entreprises sont capables des prouesses les plus extraordinaires et leur culture les rend aptes à relever tous les défis. Autrement dit, la situation est sous contrôle et ne nécessite que des adaptations à la marge.

Sur le terrain de l’Expo comme dans les médias, le discours anesthésiant et grotesque des principaux responsables de la crise écologique actuelle s’impose à grands coups de millions : dans le pavillon américain, Obama déclare sans rire que la lutte contre le réchauffement climatique est la priorité des États-Unis, les Émirats Arabes Unis évoquent leurs racines nomades pour expliquer qu’ils sont contre le gaspillage des ressources naturelles, le Japon se présente comme un modèle à suivre pour une vie plus saine… Silence sur le sabotage des négociations sur le climat par les États-Unis, les pistes de ski en plein désert, Fukushima ou la chasse à la baleine. Quand les communicants ont les mains libres et les poches pleines, ils s’en donnent à cœur joie !

Du côté des technologies censées nous garantir un avenir radieux, le visiteur découvre des balançoires permettant de recharger les téléphones portables (pavillon de l’Estonie), des systèmes d’arrosage automatique (Israël), des ventilateurs/vaporisateurs à basse consommation d’énergie (Autriche) et bien d’autres babioles plus ou moins futuristes. Pour ma part, je serais ravi de les retrouver dans les rayons d’Ikea mais je doute sérieusement de leur capacité à sauver l’humanité.

In fine, l’Exposition Universelle de Milan est une nouvelle occasion manquée d’aborder sérieusement les problèmes très pressants posés d’une part par l’explosion démographique et d’autre part par un modèle économique supposant une augmentation permanente de la production et de la consommation… dans un monde fini. En cherchant bien, on trouve sur l’Expo quelques informations intéressantes noyées dans un océan de mensonges, mais rien qui justifie le déplacement [1]. Pour les entreprises et les gouvernements, l’Exposition Universelle a sans doute une utilité marchande ou politique. Pour le visiteur en quête de réponses, elle n’en a aucune. Non seulement elle offre le spectacle atterrant d’un gaspillage d’argent défiant le sens commun, mais elle repousse encore un peu plus la prise de conscience de l’urgence de la crise climatique. L’humanité n’a plus le temps pour ce genre de distractions.

L’Expo Milano 2015 est ouverte tous les jours jusqu’au 31 octobre 2015, donc si vous vous rendez sur place à un autre moment, vous avez tout bon !


Voir en ligne : Noexpo.org (site d’opposants italiens à l’Expo)

Notes

[1] Dans le pavillon consacré à la Slow Food, aux confins de l’Expo, on lit par exemple qu’un tiers de la production mondiale de nourriture finit dans les décharges et que vingt-sept mille espèces animales ou végétales disparaissent chaque année. Voilà qui devrait faire réfléchir…


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