Fluctuat Nec Mergitur - La Révolution en Charentaises

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Fluctuat Nec Mergitur

jeudi 19 novembre 2015, par Camille D. / 4357 visites

Heureux les chroniqueurs, qui peuvent mettre des mots sur leurs douleurs.

Je ne suis pas morte. Ni blessée. Ni aucun de mes amis ou proches. Personne au resto, au concert, au stade ou simplement dans la rue ce vendredi 13. Mais ça se passe au cercle suivant, n+1 et on y est. Le neveu d’une collègue, la copine d’une amie, un proche de la maîtresse. Blessé. Tuée. En état grave, critique. Choquée. Traumatisé. On y est. Paris blessé, meurtri. Fluctuat Nec Mergitur. Je flotte et tangue, mais ne coule pas.

Ça aurait pu être moi. Le Bataclan j’y étais. Une autre fois, un autre jour. Le Petit Cambodge j’y ai dîné. Leur bo bun est excellent. On y fait la queue pour le déguster. De nombreux parisiens en ont fait leur cantine. Vendredi 13 novembre 2015, il fait doux sur Paris, on dîne en terrasse, c’est agréable. Sans imaginer que

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Le Petit Cambodge, terrasse
Restaurant Le Petit Cambodge - 20 rue Alibert - Paris (photo prise avant les attentats du 13 novembre 2015)

J’ai appris les événements samedi matin. Douche froide au réveil. Paris meurtri. Mon Paris que j’aime. Nocturne, animé, festif, chaleureux, ouvert. Week-end sous l’eau, sans respirer. Incompréhension hébétée, trouille nouée. Ces gens-là ne pensent pas comme nous. Rien de ce que nous connaissons, aimons, partageons ne fait partie de leur univers. Colère. Questions.

Lundi midi, minute de silence. Pour ne pas me retrouver seule chez moi à observer un silence enfermé, j’ai pris mon vélo. Je me suis lancé dans Paris. Mon Paris que j’aime. Vivant, bruyant, encombré, disponible. Je suis allée au Bataclan, et j’ai pleuré. Derrière le cordon de sécurité, au milieu des bougies, des fleurs, des messages griffonnés, j’ai pleuré. Avec des gens muets, des journalistes de toutes les langues, des touristes, des proches, j’ai pleuré. Je me suis agenouillée pour toucher le sol, ce pavé parisien, cimetière de vies écrasées.

J’ai repris mon vélo pour me recueillir rue de la Fontaine au Roi, puis je suis allée devant Le Petit Cambodge, et son voisin Le Carillon. C’est là que j’ai assisté à la scène la plus parisienne qui soit.

Les devantures des restaurants touchés par les balles meurtrières sont jonchées de bougies parfumées et de fleurs odorantes. Autour, partout, des gens se recueillent, prient, pleurent, prennent une photo. Derrière, le troisième café-restaurant de la place, épargné par les terroristes. Là attablés, dedans, dehors, on déjeune, on parle, on vit, on mange, on paie l’addition, merci, au-revoir et à bientôt. Sur le trottoir d’en face, c’est l’hôpital Saint-Louis. Une ouverture dans le mur de pierre laisse voir une file d’attente de gens venus donner leur sang. Enfin, sur cette petite place encombrée, s’engage un camion de livraison. Bientôt, il ne peut plus avancer. Il s’arrête et furtivement, klaxonne. C’est ça Paris, sur quelques mètres carrés, tout y est possible, agaçant et réjouissant.

Mon Paris que j’aime, je ne vais pas te laisser couler. Mes amis musulmans je vais les embrasser. Avec mes copines, en terrasse, on va continuer à trinquer. C’est peu et c’est déjà beaucoup, quand on sait que ce qu’ils craignent c’est notre unité, notre ouverture d’esprit et notre liberté.

Fluctuat Nec Mergitur. Paris brûle, mais ne coule pas.


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