Wolfgang Master est en retard pour la Nuit Debout - La Révolution en Charentaises

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Wolfgang Master est en retard pour la Nuit Debout

mercredi 13 avril 2016, par Onno Maxada / 921 visites

C’est avec un sourire jusqu’aux oreilles que Wolfgang chevauche son Vélib’ en ce lundi soir humide du mois d’avril. Direction : Place de la République, pour aller participer à la désormais célèbre Nuit Debout.

Depuis quelques jours déjà, Wolfgang suit sur l’écran de son smartphone l’évolution de ce mouvement qui éveille en lui le souvenir de l’épopée des Indignados espagnols et les exploits des rebelles américains d’Occupy Wall Street. Wolfgang en est sûr, ce soir, il va sentir le souffle de l’Histoire et participer au début de la fin du règne tragi-comique de François Hollande. Pour le moment, il sent surtout la pluie lui fouetter le visage et regrette d’avoir choisi un Vélib’ changeant de vitesse tous les trois coups de pédale. Qu’importe ! Il en faut plus pour entamer la bonne humeur de Wolfgang, qui s’auto-congratule d’avoir prévu de longue date ce passage à Paris. Il va avoir des choses à raconter une fois de retour en province.

Il est près de minuit lorsque la Place de la République se profile au loin. Encore quelques exercices zen tous les trois coups de pédale et Wolfgang pourra rejoindre les discussions endiablées des participants de la Nuit Debout. C’est en cherchant une place pour garer son vélo fatigué que Wolfgang se demande pour la première fois si la Nuit Debout est bien censée durer toute la nuit ou si le nom procède d’un coup de génie marketing d’un militant altermondialiste. Il préfère laisser la question en suspens et se remémorer les moments clefs de sa folle journée parisienne : une visite à une amie en banlieue, quelques emplettes impossibles en province, une toile délicieusement subversive (Merci Patron ! de François Ruffin) et un bœuf à l’indonésienne laissant présager une éruption digne du Tambora la prochaine fois qu’il devra soulager ses intestins. Bref, une journée mémorable que Wolfgang a bien l’intention de prolonger jusqu’aux petites heures du matin.

Nuit Debout 11 avril 2016Une fois sur la Place de la République, Wolfgang décide d’aller laisser trainer ses oreilles de gauche à droite pour se faire une idée de la teneur des discussions en cours. En parcourant une esplanade beaucoup plus clairsemée que ce à quoi les photos des médias l’avaient préparé, il ne déniche que deux apprentis tribuns s’efforçant péniblement de se faire entendre d’un auditoire tantôt caché sous les parapluies, tantôt agglutiné sous des bâches. Même à quelques mètres des orateurs, Wolfgang ne saisit que des bribes de discours qui lui semblent aussi brefs que décousus. Toutes les deux à trois minutes, un nouveau speaker prend le micro et adresse à la foule un message inaudible. Ironie du sort, l’intervention que Wolfgang entend avec la plus grande clarté est celle l’informant que la sono va bientôt être débranchée pour être mise au sec…

Avant le rangement du micro, deux personnes s’en saisissent pour annoncer, l’une, le départ imminent du dernier métro, l’autre, la tenue d’un « apéro » à la mairie du troisième arrondissement. Alors qu’un grand nombre de participants se dirigent vers la station de métro la plus proche, un cortège se forme pour une manifestation spontanée à destination de la mairie. Il est immédiatement suivi par un grand nombre de CRS un brin nerveux. Avec le départ précipité des forces de l’ordre et des manifestants, la Place de la République a l’air aussi dégarnie que le programme social du Parti Socialiste.

Wolfgang ne se laisse pas abattre et va s’abriter sous une bâche, où un nouveau microphone est mis disposition des participants souhaitant intervenir. Sous le toit de fortune, l’acoustique est un peu moins mauvaise et Wolfgang peut donc, sans entendre tous les mots, comprendre de quoi il est question. Un intervenant explique comment crypter ses sms, un autre utilise ses deux minutes de temps de parole pour exprimer son bonheur d’avoir le micro, un troisième prévient qu’il y a des pickpockets dans l’auditoire. Du coup, tout le monde regarde son voisin avec méfiance avant de se concentrer sur l’intervention d’un nouvel orateur, un Canadien anglophone se désespérant de constater qu’il n’y a quasiment que les hommes qui prennent la parole…

Wolfgang se dit que l’étranger n’a pas tort et scrute la place à la recherche d’une silhouette féminine qu’il a croisée quelques minutes plus tôt. A quelques pas d’un groupe d’une dizaine de jeunes se trémoussant au son d’une musique électronique, une femme d’une vingtaine d’années brave la pluie avec un dossard proclamant « Je suis féministe, posez moi une question ! ». Bien conscient qu’il y aurait sans doute pléthore de bonnes raisons de prendre langue avec la jeune femme, Wolfgang est contraint de constater qu’au moment présent, ce ne sont pas des questions liées au combat féministe qui lui viennent à l’esprit. En fait, il commence surtout à se demander ce qu’il fait encore là, au milieu des vapeurs d’herbe, des effluves de bière et de l’odeur de chien mouillé qui commence à se dégager du groupe d’individus se pressant sous la bâche.

Affiche Nuit Debout réduiteUn temps, Wolfgang joue avec l’idée d’une prise de micro. Cependant, il parvient vite à la conclusion qu’il s’exprimerait plus pour le plaisir de l’expérience que pour apporter du grain à moudre à la réflexion des participants. Il décide donc d’épargner à l’auditoire deux minutes d’intervention inutile et se prend à souhaiter que l’orateur actuel eut suivi le même raisonnement.

Pour Wolfgang, l’heure du départ sonne lorsqu’un individu s’approche de lui pour entamer un prêche à la gloire du Seigneur et de son fils Jésus Christ. Outré par le fait qu’un tel énergumène puisse considérer la Nuit Debout comme un terrain de chasse pour l’obscurantisme religieux, Wolfgang le gratifie d’une volée de bois vert athée et décide de prendre le chemin du retour.

En quittant les lieux, il énumère pour lui-même les facteurs pouvant expliquer l’expérience plus que mitigée qu’il vient de vivre : les conditions météorologiques, l’heure tardive, le jour de la semaine, la destruction de stands par les forces de l’ordre le matin même, l’épuisement des troupes après un week-end intense, la démesure de ses propres attentes, etc. Il se dit qu’à l’avenir, s’il ne veut pas manquer la révolution en marche, il faudra qu’il arrive avant le dernier métro. Et puis, à y bien réfléchir, il conclut que pour vivre une Nuit Debout à la hauteur de ses espérances, il va peut-être lui falloir prendre le taureau par les cornes et étendre le mouvement à sa ville de province. Malgré son retard, Wolfgang vient de trouver le moyen de prendre une longueur d’avance.

Ruffin, François, Merci Patron !, 2015.


Voir en ligne : Nuit Debout


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