Dieu et l'Etat - La Révolution en Charentaises

Dieu et l’Etat

mercredi 16 novembre 2005, par Onno Maxada / 8743 visites

« Jusqu’à présent toute l’histoire humaine n’a été qu’une immolation perpétuelle et sanglante de millions de pauvres êtres humains en l’honneur d’une abstraction impitoyable quelconque : dieux, patrie, puissance de l’Etat, honneur national, droits historiques, droits juridiques, liberté politique, bien public ». Dans Dieu et l’Etat, Bakounine s’attaque au champion toutes catégories de ces idéalités sanglantes : Dieu. Il démonte les mécanismes qui amènent les défenseurs de la religion et les classes dirigeantes à coopérer pour empêcher les masses opprimées de sortir de leurs conditions misérables. Matérialiste athée, farouche opposant aux idéalistes de tous bords, Bakounine se fait l’avocat d’une révolution sociale radicale qui permettrait au peuple de conquérir sa liberté et passerait nécessairement par la mort de Dieu.

Dieu et l’Etat a été publié en 1882 par les amis de Bakounine, après sa mort. Ce recueil de notes synthétise la pensée d’une des figures majeures de l’anarchisme, d’un esprit libre et révolté ayant passé l’essentiel de sa vie entre les insurrections, l’exil et la prison.

« La stupidité triomphante de la foi »

Il aura fallu des siècles de lavage de crâne pour que la religion, cette « folie collective pleine de contradictions » s’immisce dans les moindres recoins de la société. Pendant des siècles, le Christianisme s’est développé en Europe sans entraves, puisque l’Eglise - épaulée de l’Etat - était la seule à pouvoir parler, écrire et enseigner. D’un point de vue athée, ses plus sérieux concurrents n’en étaient pas, puisqu’ils émanaient de l’Eglise elle-même (Réforme, schismes divers, etc.). Pour asseoir sa domination, l’Eglise s’est amplement servie du mythe du pêcher originel, qui condamne à la fois le besoin naturel de savoir et celui de se révolter. Ce crime de lèse-humanité est totalement inacceptable pour Bakounine, qui estime que la pensée et la révolte sont les deux moteurs du développement humain.

La foi et la poubelleLa stratégie de l’Eglise s’est avérée efficace puisque la religion est implantée profondément dans la société, même si chacun y adhère à des degrés divers. Ignorant et miséreux, le peuple fait preuve d’un fanatisme désespéré. Les classes dirigeantes affichent quant à elle une piété non dénuée d’arrières-pensées car elles ont bien compris que la religion et ses dogmes constituent de puissants remparts contre toute velléité de révolte contre l’ordre établi. Enfin, les « âmes honnêtes mais faibles », comme certains brillants esprits, sont trop intelligentes pour prendre les dogmes religieux au sérieux mais ne parviennent pas à s’affranchir de l’idée de Dieu. Ils recherchent donc de nouvelles formes de spiritualité (déisme, etc.), ce que Bakounine attribue à une faiblesse de caractère car ils n’osent pas, selon lui, pousser leur raisonnement jusqu’au bout.

Pour le révolutionnaire russe, qui observe les progrès constants de la technique et du savoir, le temps est venu de se libérer du carcan intellectuel de la religion. A ses miracles et ses contradictions innombrables, il oppose la logique scientifique et l’empirisme.

L’homme a créé Dieu à son image

En bon dialecticien, Bakounine souligne que s’il existait un Dieu parfait et tout puissant à l’origine de l’humanité, il n’aurait pas créé un monde si plein de cruelles imperfections. Il est plus vraisemblable que Dieu ait été créé par l’homme et que ce dernier lui ait attribué toutes les qualités du genre humain tout en laissant de côté ses imperfections. En d’autres termes, « le ciel religieux n’est autre chose qu’un mirage où l’homme, exalté par l’ignorance et la foi, retrouve sa propre image, mais agrandie et renversée, c’est-à-dire divinisée ». En réalité, c’est donc l’Homme que révèrent les idéalistes, mais un homme magnifié, divinisé, en comparaison duquel les hommes réels sont misérables. Conséquence logique, ils doivent mortifier leur chair. A l’opposé, Bakounine exhorte l’humanité à s’accepter telle qu’elle est, capable du pire comme du meilleur, avec sa part animale et son besoin de révolte.

« Dieu étant tout, le monde réel et l’homme ne sont rien »

Du fait de sa perfection, Dieu ne peut être que le maître et l’homme son esclave. « Dieu étant tout, le monde réel et l’homme ne sont rien. Dieu étant la vérité, la justice, le bien, le beau, la puissance et la vie, l’homme est le mensonge, l’iniquité, le mal, la laideur, l’impuissance et la mort. Dieu étant le maître, l’homme est l’esclave ». Cet asservissement symbolique se traduit en pratique par des institutions qui font de l’homme un éternel mineur. En effet, la vérité divine passe nécessairement par une révélation divine. Or, celle-ci implique l’existence d’élus de Dieu, récipiendaires de la parole de Dieu auxquels les hommes doivent une obéissance illimitée et passive. Puisque les « révélateurs » disposent d’un savoir que les autres ignorent, il leur appartient d’organiser le fonctionnement de la société selon les préceptes divins. Les hommes n’ont qu’à se soumettre à ces règles sans les discuter. Rien de surprenant donc à ce que l’Eglise et l’Etat se partagent le pouvoir. « L’idée de Dieu implique l’abdication de la raison et de la justice humaines, elle est la négation la plus décisive de l’humaine liberté et aboutit nécessairement à l’esclavage de l’homme, tant en théorie qu’en pratique ».

« La révolution sociale seule aura la puissance de fermer en même temps tous les cabarets et toutes les églises »

Le profond ancrage de la religion dans nos sociétés étant essentiellement dû à l’ignorance des masses et à leur détresse sociale, il est impératif de trouver une solution à ces deux fléaux pour libérer l’homme de l’emprise divine. Comme l’alcoolisme, la religion est « la protestation instinctive et passionnée de l’être humain contre les étroitesses, les platitudes, les douleurs et les hontes d’une existence misérable. Contre cette maladie (...) il n’est qu’un seul remède : c’est la révolution sociale ». Une révolution radicale, à l’image de cet appel de Bakounine : « détruisez toutes les institutions de l’inégalité, fondez l’égalité économique et sociale de tous, et sur cette base s’élèvera la liberté, la moralité, l’humanité solidaire de tout le monde ».

Cette révolution implique nécessairement d’importants efforts d’éducation et le remplacement des églises par des écoles d’émancipation humaine, non d’asservissement. Pour Bakounine, il faut « fonder toute l’éducation des enfants et leur instruction sur le développement scientifique de la raison, non sur celui de la foi, sur le développement de la dignité et de l’indépendance personnelles, non sur celui de la piété et de l’obéissance, sur le seul culte de la vérité et de la justice, et avant tout sur le respect humain, qui doit remplacer en tout et partout le culte divin ». C’est l’amour de la liberté - de la sienne et de celle des autres - qui doit être le pilier de l’éducation. Seule une éducation de ce type - anarchiste par essence - protègera les masses de l’emprise des religions, des politiciens et des technocrates de toutes sortes ayant intérêt à limiter la liberté du peuple pour mieux pouvoir le tondre.

« Si Dieu existait réellement, il faudrait le faire disparaître »

La condamnation à mort de Dieu et de l’Etat est donc sans appel, la liberté de l’homme est à ce prix. Comme le souligne Bakounine, « l’action du bon Dieu et de toutes les idéalités divines sur la terre a finalement abouti, toujours et partout, à fonder le matérialisme prospère du petit nombre sur l’idéalisme fanatique et constamment affamé des masses ». Il est donc temps que le peuple se débarrasse des chimères qui contribuent à son oppression et qu’il s’engage résolument dans la voie d’une révolution sociale et athée : « si Dieu est, l’homme est esclave ; or l’homme peut, doit être libre, donc Dieu n’existe pas. Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle ; et maintenant, qu’on choisisse ».

Dieu et l’Etat, Michel Bakounine, 1882. Téléchargeable sur cette page. Egalement disponible dans la collection Mille et Une Nuits, n° 121.



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1 Message

  • Dieu et l’Etat 10 décembre 2007 18:42, par m.ardouin

    Excellent ! J’ai lu ce petit essai de Michel Bakounine dans la collection des Mille et une nuits. Et j’ai mis un lien sur mon site dédié à Nietzsche parce qu’ils étaient du même avis, tous les deux.

    Voir en ligne : la nouvelle idole