Almanach critique des médias - La Révolution en Charentaises

Accueil du site > Le coin des avant-gardes > Livresse > Almanach critique des médias

Almanach critique des médias

samedi 3 juin 2006, par Onno Maxada / 8403 visites

Le microcosme journalistique étrillé en 360 pages délicieusement acides.

Si les troupes de choc de la critique des médias [1] publient un ouvrage collectif de plus de 350 pages, c’est forcément pour frapper un grand coup. Mission accomplie : les médias n’avaient pas autant dérouillé depuis Les nouveaux chiens de garde [2].

L’Almanach critique des médias se compose d’une soixantaine d’articles regroupés autour de quelques thèmes phares : "le journalisme de chaire", "le journalisme de faits divers", "le journalisme de téléachat", "le journalisme de connivence", "le journalisme policier", "le journalisme de marché", "le journalisme patriote", "le journalisme d’auto-absolution" et "résistances à l’ordre médiatique".

Tout l’intérêt de l’Almanach réside dans le fait qu’il combine des articles directement liés à une actualité récente (affaire d’Outreau, référendum européen, polémique autour du voile) et des sujets plus anciens mais particulièrement instructifs (couverture du meurtre du petit Grégory, vrai-fausse interview de Fidel Castro par PPDA, la presse économique et le nazisme). Ce parti pris permet d’avoir une vision globale du monde la presse et de ses travers.

Liberté de la presse contre concentration capitalistique

L’Almanach met à jour les liens étroits qui unissent le petit monde des "faiseurs d’opinion" et celui - encore plus étroit - du grand capital (Bouygues, Lagardère, Dassault, etc.). Très vite, on comprend le total manque d’esprit critique de la presse dès que les intérêts de ces grands groupes et de leurs filiales sont en jeu. La liberté de la presse s’arrête là où commence la concentration capitalistique.

Quel quatrième pouvoir ?

L’Almanach s’attaque aussi frontalement à la complaisance des médias vis-à-vis du monde politique (tout au moins des partis qui ne remettent pas en cause l’ordre établi). On aurait souhaité un peu plus de retours sur les séances de cirage de pompes de nos spécialistes internationaux de la brosse à reluire. Ceci dit, il y en a et il suffit d’allumer sa télé à 20H pour voir que les journalistes-vedettes excellent dans l’art délicat de feindre l’impertinence sans jamais poser une question dérangeante. A leur décharge, l’Almanach nous apprend que la complaisance fait parfois partie de leurs missions. Ainsi, le cahier des charges de RFI stipule que la station "expose et fait comprendre le point de vue de la France face aux évènements du monde contemporain" (article 4), qu’elle "assure à tous moments la réalisation et la programmation des déclarations et des communiqués du gouvernement, sans limitation de durée et à titre gratuit" (article 14) et qu’elle conclut chaque année avec les ministres chargés de la Communication, des Affaires étrangères, de la Coopération et de la Francophonie "une convention déterminant les modalités des actions confiées à la société par l’Etat" (article 19). Qui parle d’indépendance ?

La presse ne sort pas grandie du travail de fond réalisé par les auteurs de l’Almanach. Elle fonctionne en circuit fermé, complètement déconnectée du pays dont elle doit prendre le pouls. Rien d’étonnant quand on sait que Christine Ockrent touche 18 000€ pour une demi journée de travail, qu’Alain Minc continue à se remplir les poches en vendant sa soupe libérale dans tous les médias malgré sa condamnation pour "plagiat servile" [3], ou encore que les cadres des grandes chaînes de télé se font des couilles de la même matière que leur parachute [4]. Il faudrait être naïf pour croire que cette caste journalistique épouse d’autres intérêts que ceux de sa classe : la bourgeoisie.

Pizza à domicile contre pizza à l’ancienne

Le tableau ne serait pas complet s’il ne comportait pas l’armée des petits journalistes qui noircissent quotidiennement les colonnes de journaux de pseudo-nouvelles, au mieux sans aucun intérêt ("pizza à domicile contre pizza à l’ancienne", "maillot de bain contre lunettes de soleil"), au pire dangereuses pour la démocratie (surenchère sécuritaire, fascination pour le fait divers morbide, stigmatisation des musulmans, etc.). Le constat est sans appel : ces journalistes font mal leur boulot. L’Almanach avance plusieurs pistes d’explication : pressions hiérarchiques ? Mauvaise formation en école de journalisme ? Course au scoop ? Ou tout simplement paresse ? A vous de vous faire une idée. Ce qui est certain, c’est que les journalistes indépendants réalisant des investigations sérieuses sont peu nombreux. Il y en a pourtant. L’Almanach leur consacre son dernier chapitre. On peut aussi en deviner d’autres qui sortent quasiment indemnes du tir nourri des auteurs, comme Le Canard Enchaîné ou l’Humanité.

Un coup de boutoir salutaire

Au final, l’Almanach est un coup de boutoir salutaire visant à déboulonner les mercenaires de la presse qui, tels les derviches tourneurs, répètent en boucle les ritournelles de leurs maîtres en espérant en tirer une gloire facile et des chèques pleins de zéros. Voilà un document qui devrait passer entre toutes les mains. Vue sa taille, il pourrait même avantageusement remplacer l’annuaire dans les commissariats, juste au cas où les fonctionnaires de police voudraient en lire quelques pages entre deux interrogatoires.

CYRAN, Olivier, BA, Mehdi, Almanach critique des médias, Editions des Arènes, 2005.


Voir en ligne : www.arenes.fr

Notes

[1] Notamment ACRIMED, Rezo.net, PLPL, CQFD, Fakir...

[2] HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d’agir, 1997.

[3] En novembre 2001, le TGI de Paris a condamné Alain Minc à verser 15 245€ de dommages et intérêts à Patrick Rödel, l’auteur plagié.

[4] L’Almanach signale par exemple que lors de l’éviction de Pierre Lescure et de son équipe (2002), la quinzaine de cadres dirigeants de Canal + s’est partagée la bagatelle de 60 millions d’euros de primes de départ. Dans le même temps, la chaîne lançait un plan d’économie et de licenciements (sans parachute doré cette fois).


Partager