« Paradise Now » : Le paradis dans la tête ou l'enfer sur terre - La Révolution en Charentaises

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« Paradise Now » : Le paradis dans la tête ou l’enfer sur terre

mercredi 23 novembre 2005, par Sarah C. / 6823 visites

Récompensé par le prix Amnesty International 2005, le film palestinien plonge dans les interrogations de deux jeunes hommes confrontés à la décision de commettre un attentat-suicide.

Ils sont amis de toujours, bossent sans conviction comme mécaniciens, fument la chicha sous un soleil de plomb et parlent de filles parmi les épaves de voiture. Une amitié tout ce qu’il y a de plus universel. Mais ils vivent à Naplouse, territoire occupé de Cisjordanie, et leur vie bascule lorsqu’ils sont désignés pour commettre un attentat suicide à Tel-Aviv le lendemain, après une dernière nuit passée auprès de leur famille ignorantes de leur destin. La tentative d’attentat échoue pourtant, et les deux amis, séparés et livrés à eux-mêmes, ont soudain le temps de la réflexion pour décider d’accomplir cet acte perçu tour à tour comme libérateur de l’oppression israélienne ou meurtrier envers des innocents.

Hany Abu-Assad, réalisateur palestinien, explore cet instant de sursis imprévu, où toutes les décisions sont encore possibles, devenir martyr pour la cause palestinienne, ou choisir une autre voie, celle de la négociation, représentée par le personnage de l’émouvante Suha, fille de martyr et militante des droits de l’homme. Sans vouloir tomber dans le didactisme, cherchant à soulever des questions plus qu’à donner des réponses, il s’attarde sur les hésitations et revirements de ses deux protagonistes, Khaled et Saïd, confrontés au choix suprême où se mêlent grande histoire et destin personnel, où un suicide meurtrier peut influer sur la vie de toute la communauté palestinienne. Naplouse déchirée et la dureté de l’occupation israélienne sont montrées en filigrane, bruits d’explosions au loin, dialogues entre palestiniens sur les maux du chômage ou l’empoisonnement des puits. Débutant sur un style proche de la comédie, comme la scène succulente et acerbe du tournage de la vidéo d’adieu des deux futurs martyrs à leur famille, parfois proche du cynisme lorsqu’il dénonce la commercialisation des images d’exécution des « collabos » dans les vidéo-clubs ou l’hypocrisie des têtes pensantes de l’attentat, le film vire ensuite au thriller mêlé d’introspection psychologique, cherchant le point de rupture menant à l’acte terroriste, chez deux jeunes hommes « ordinaires » loin du fanatisme décrié par les médias.

La production du film mêle des fonds israéliens, allemands, hollandais et français, et le tournage s’est déroulé dans des conditions extrêmement difficiles dans un Naplouse quadrillé par l’armée israélienne. Interruptions du tournage pour attendre la fin des échanges de tirs, explosion d’un missile israélien près du plateau, négociations avec l’armée israélienne comme avec les factions armées palestiniennes pour pouvoir filmer. L’équipe finit par quitter Naplouse pour Nazareth après qu’un manager du plateau ait été enlevé par les factions armées palestiniennes, ayant eu vent de rumeurs stigmatisant le film comme pamphlet contre les attentats-suicides. Le résultat n’en est symboliquement que plus fort : à l’image de cette équipe de tournage hésitant à rester dans une Naplouse menaçante ou à partir, une réflexion subtile sur les choix humains les plus décisifs en temps de guerre.

Paradise Now, Hany Abu-Assad, 2005.



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