Les banlieues, l'Empire et la révolution - La Révolution en Charentaises

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Les banlieues, l’Empire et la révolution

dimanche 4 décembre 2005, par Onno Maxada / 9994 visites

Proposition d’une grille de lecture radicale des émeutes en banlieue.

Banlieues bourges vs Banlieues rouges

On aura tout entendu ces dernières semaines sur les banlieues, ces zoos peuplés d’assistés sociaux et de délinquants aux noms exotiques communiant dans le même désir de détruire les fondements même de notre glorieuse civilisation hexagonale : les écoles, les poubelles et les Citroën AX pourries. Ces commentaires, j’aurais été heureux de les entendre s’ils avaient concerné cette banlieue sinistre qu’est Neuilly-sur-Seine car elle me semble correspondre à tous les critères : noms à particule, nombreux chefs d’entreprises bénéficiant des largesses de l’Etat, libéraux fanatiques souhaitant la mort des services publics et la délocalisation des usines de production automobile, délinquants financiers, etc. (rappelons au passage que l’évasion fiscale - outre qu’elle prive l’Etat d’importantes ressources pour lutter contre la misère - renforce les paradis fiscaux et par voie de conséquence la grande criminalité internationale pratiquant les trafics d’armes, de drogues et d’êtres humains à grande échelle [1]). Hélas, des horreurs de Neuilly-sur-Seine, on n’a vu que le Maire. Les caméras des télévisions ont préféré se tourner vers les spotlights de Clichy-sous-Bois et leur odeur de pneus cramés.

Au final, comme on pouvait s’y attendre, on a vu beaucoup d’images spectaculaires et d’interviews débiles, mais pas une once d’esprit critique. Presse bourgeoise et chaînes télévisées ont passé avec brio leur épreuve de quadrupédie et se sont montrés d’une complaisance sans faille vis-à-vis du pouvoir en renforçant les stéréotypes du banlieusard décérébré d’une part et celui du Gouvernement courageux et déterminé d’autre part. Face aux bêtes féroces qui mettent le pays à feu et à sang, comment ne pas acclamer l’envoi de gardes-chiourmes chargés de rétablir l’ordre et la sécurité, quitte à mettre entre parenthèses les libertés fondamentales des individus, voire les droits de l’homme tout court ? Après tout, en d’autres temps, la presse bourgeoise avait également salué l’envoi de la garde républicaine (aucun rapport avec les Compagnies Républicaines de Sécurité) pour massacrer par milliers - en plein Paris - les communards insurgés. N’attendons donc rien des médias serviles et de leur attraction perverse pour le sensationnel et abordons le "problème des banlieues", puisque c’est ainsi qu’on l’appelle, sous un angle plus conceptuel.

Zones centrales, colonies et zones frontières

D’emblée, on constate que ledit problème est mal posé puisque d’un point de vue urbanistique, le terme de banlieue renvoie aussi bien à des villes comme Neuilly-sur-Seine qu’à Clichy-sous-Bois. Il est donc nécessaire de trouver une autre dénomination. Plutôt que de raisonner en termes urbanistiques, je propose de s’inspirer du vocabulaire et des concepts liés aux empires coloniaux et de déterminer trois types de zones : les zones centrales, les colonies et les zones frontières.

Les zones centrales sont celles où se concentre la puissance sous toutes ses formes : politique, économique, militaire et culturelle. Les colonies sont assujetties et exploitées par les zones centrales, qui vont y chercher tout ce dont elles ont besoin pour prospérer (main d’œuvre, matières premières, cobayes, etc.). Les zones frontières sont des colonies improductives. Elles constituent des zones flottantes, moins bien reliées aux zones centrales que les colonies et donc moins bien contrôlées que ces dernières, ce qui favorise l’apparition de trafics en tous genres et une instabilité potentielle.

Il apparaît clairement que dans un schéma de ce type, les relations de pouvoir structurent l’espace. Concrètement, on va trouver dans les zones centrales les individus qui disposent du plus de pouvoir [2] et forment les piliers de l’ordre social : hauts fonctionnaires, patrons et cadres de prospères entreprises, professions libérales à hauts revenus, rentiers, politiciens des partis bourgeois, présentateurs télé, philosophes des beaux quartiers, etc. Partout où se concentrent les nantis on a des zones centrales, qu’on se trouve en centre ville, dans une banlieue huppée ou dans un quartier d’affaires géographiquement excentré. Ces zones sont naturellement privilégiées à tous niveaux : meilleurs services publics, environnement préservé, gardiens de la paix aimables. Leur accès est verrouillé par le coût du foncier en temps normal et par d’importants effectifs militaires en temps de crise.

Les habitants des colonies sont directement ou indirectement soumis aux habitants des zones centrales, dont ils renforcent la puissance grâce à leur travail. Intérimaires, contractuels, apprentis ou prolétaires, ils savent que seul leur labeur leur permet d’échapper à la pauvreté. Un licenciement, un accident ou une maladie peuvent suffire à les faire sombrer dans la misère. De fait, l’immense majorité des Français se trouve dans ce cas de figure. Ayant bien compris l’importance fondamentale des colonies dans le processus de fabrication des richesses, les zones centrales s’efforcent de contrôler au maximum les habitants des colonies à grands coups de désinformation, de lavages de cerveau publicitaires, de crédits à la consommation et autres emprunts. Seul reste le droit de travailler, de dépenser son salaire de misère et de la fermer.

Les habitants des zones frontières, parce qu’ils sont à la marge de l’Empire, sont par définition des marginaux. Chômeurs, érémistes, immigrés clandestins, réfugiés politiques, ils ont pour point commun d’être considérés comme improductifs, donc dénués d’intérêt. Pour les zones centrales, ils ne représentent qu’un fardeau financier. Il n’y a donc rien d’étonnant dans le fait qu’ils soient traités avec brutalité, tant d’un point de vue symbolique (insultes, discriminations) que financier (suppression des allocations familiales, radiation de la liste des demandeurs d’emploi), voire physique [3]. Tout ce qui importe aux zones centrales, c’est que les zones frontières restent calmes. Lorsqu’elles le sont, on les laisse péricliter au risque de les abandonner à une faillite totale, qu’il s’agisse des infrastructures comme du tissu social ou du niveau culturel. Lorsque les zones frontières se révoltent, les zones centrales pratiquent la stratégie du "gros bâton" : déploiements d’importants effectifs policiers, quadrillage des population, couvre-feu et état d’urgence, sanctions économiques. Pas question de lésiner sur les moyens car en période d’émeutes, les zones frontières servent d’épouvantails et permettent de se constituer un réservoir de voix électorales (la peur fait recette !). On l’aura compris, les zones frontières correspondent bien souvent aux cités, des îlots de Tiers-monde qui se sont récemment enflammés.

Rien ne viendra changer la donne

A la lueur de cette grille d’analyse, on comprend mieux les récents évènements ayant secoué l’Hexagone. On comprend aussi pourquoi, malgré les discours lénifiants des gouvernants sur les difficultés des banlieues, rien ne viendra changer la donne. Ces territoires resteront improductifs et continueront de pourrir sous la menace des matraques et des grenades lacrymogènes. Pour la forme, on rasera quelques tours et barres d’immeubles, on remplira encore un peu plus des prisons déjà surpeuplées et on recrutera de nouveaux bras musclés pour faire la sale besogne dans les commissariats. Il est même probable qu’on transforme certaines cités en zones franches, ce qui aurait pour effet d’accentuer encore la pression exercée sur les habitants des colonies en tirant les salaires à la baisse et en accélérant la remise en cause des acquis sociaux. En tout état de cause, la stratégie du Kärcher, de la matraque et du bulldozer ne réglera pas les problèmes des habitants des zones frontières. Tout juste servira-t-elle à corriger les errances d’architectes en panne d’imagination et de moyens. Les marchands de haine, qu’ils soient politiques, religieux ou mafieux, ont encore de beaux jours devant eux.

Gagner la bataille du discours

On l’a vu, il n’y a rien d’étonnant à ce que les zones frontières s’embrasent. Personnellement, je souhaiterais que les colonies leur emboîtent le pas... A CONDITION que l’objectif visé soit l’anéantissement du système de domination qui permet l’asservissement du plus grand nombre à une caste de privilégiés. Clairement, les destructions de voitures, d’écoles et autres infrastructures publiques ne permettent pas d’atteindre cet objectif. Elles s’avèrent même contre-productives dans la mesure où elles discréditent les velléités de révolte et renforcent les défenseurs de l’ordre établi, dont le discours s’impose.

Or, il est fondamental de gagner la bataille du discours. Il ne suffit pas de faire rimer "Sarko" avec "facho" dans les manifs et de s’alarmer du fait que depuis des siècles, ceux qui utilisent la rhétorique du "nettoyage" de la "racaille" ont plus souvent préféré la désintégration pure et simple à l’intégration des populations "à problèmes". Il n’est pas non plus suffisant de demander un simple aménagement du système pour que les zones frontières deviennent de paisibles colonies peuplées de moutons pleins de reconnaissance à l’égard de ceux qui les tondent. Si nous - habitants des colonies et des zones frontières - voulons nous extraire de l’état de servitude dans lequel nous nous trouvons actuellement, nous devons exiger une refonte radicale de l’organisation des rapports sociaux, politiques et économiques au sein de notre société. Notre discours ne peut donc être que révolutionnaire et doit viser l’établissement d’une communauté d’individus libres, épanouis et solidaires, dans le respect de l’environnement. Face à la toute puissance des dogmes libéraux, à la montée des néo-fascismes et à l’accélération des ravages écologiques, nous ne pouvons nous permettre aucun compromis. L’intransigeance de notre discours, la cohérence de nos actions et une lutte de tous les instants constituent notre seule chance d’échapper à l’esclavage qui nous menace. Au lieu d’être l’étincelle mettant le feu aux poudres, les émeutes dans les banlieues n’ont été qu’un pétard mouillé, une occasion manquée faute de discours révolutionnaire. A nous de faire en sorte que les prochains soulèvements concernent une population plus large et qu’ils portent un message aussi progressiste que radical.

Article à l’origine de l’ouverture du débat "Les banlieues, l’Empire et la révolution"


Notes

[1] Sur ce sujet, lire notre article sur les Paradis Fiscaux ou la Finance sans Lois dans la Bibliothèque du révolutionnaire

[2] Entendu comme la capacité d’un individu à faire faire quelque chose à un autre individu, que ce dernier le veuille ou non.

[3] On lira avec intérêt le rapport 2005 d’Amnesty International, qui souligne les violences commises par les policiers français à l’encontre des populations d’origine immigrée.


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