Les médias pensent comme moi ! - La Révolution en Charentaises

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Les médias pensent comme moi !

lundi 6 mars 2006, par Montag / 7716 visites

Ce livre, écrit en 1997 par François Brune, est une étude du discours anonyme auquel l’individu est soumis, et qui tente de lui dicter ses opinions, le plus souvent avec succès.

En isolant chaque fragment de ce discours, véhiculé notamment par les médias et la publicité, l’auteur montre que, par delà sa diversité, celui-ci sous-entend une idéologie qui produit l’homme moderne et qu’il reproduit à son tour, le poussant à fonctionner biologiquement, socio-professionnellement, et relationellement de façon bien déterminée.

Chaque fragment de ce discours anonyme, prend de son sens dans la relation à l’ensemble auquel il renvoie. Isoler chaque fragment est une étape indispensable au développement de la parole personnelle.

Ce discours anonyme fait apparaître une volonté de soumettre l’individu à une Epoque à laquelle il ne peut rien.
On lui fait miroiter son individualité à condition qu’il l’exprime dans des modèles standards qui la nient.
Enfin on l’encourage à court-circuiter son esprit, au détriment de "coups de coeur" permanents, qui sont toujours quantifiés.
Car finalement l’important est de fonctionner... pour que tout fonctionne !
L’auteur aborde également le "cas d’école" du débat autour du Référendum de Maastricht en 1992, où les arguments du "oui" s’articulaient déjà autour des principaux traits du discours anonyme dénoncés dans ce livre.

L’impuissance à son Epoque.

Il faut "être de son époque", se résigner aux "phénomènes de société", à « l’air du temps ».
En brandissant un modèle basé sur une sélection de caractères distinctifs supposés représenter l’Epoque, à l’exclusion de tous les autres, on passe d’un reflet partiel à un impératif collectif. Recommander, comme le font les décideurs, d’être de son Epoque, c’est donc opérer cette mystification.
Cette Epoque nous est présentée par les médias, via la diffusion continuelle de ses événements supposés marquants, dont le filtrage constitue déjà une philosophie du monde.
Ainsi "ce qui se passe" peut cacher un autre mouvement en profondeur qui se passe aussi mais moins médiatique. Le fait divers peut masquer l’acte politique, et l’agitation politique une problématique socio-économique.
La recherche d’événementialité se fait au détriment de l’intelligibilité : "ce qui se passe" nous est présenté comme ce qui arrive "sans raison", "par accident" , comme entité spontanée de la grande entité imprévisible qu’on nous présente comme notre Epoque.
La diffusion d’événements est rythmée, pour faire croire "qu’il se passe quelque chose" que vous devez vivre et intérioriser afin d’être en phase avec votre Epoque, qu’il faut consommer car de toute façon, elle est inéluctable.
Et puis toute évolution est un progrès : on ne peut être que ringard ou être câblé.
Bref on déclare aux gens que l’Epoque va vite pour leur faire croire qu’elle existe, et puis on leur fait courir après elle, en leur infligeant la crainte d’être dépassés.

L’ illusion individualiste : « Etre soi-même » c’est agir comme tout le monde

On met en avant le "vécu" et le "mental".
Un « vécu » où l’on élimine la question du sens pour ne retenir que le ressenti. Un « mental », sorte d’intelligence robot chargée de réguler les émois du « vécu ». Mais cette caricature de la dualité corps/esprit constitue aux yeux de l’individu, qui se croît pourtant original, une identité doublement impersonnelle.
On s’investit dans sa surface corporelle pour "être bien dans sa peau", parce que "ça c’est moi", sauf que ce corps est en permanence assujetti au regard des autres, qui en permanence le jugent, le comparent, le normalisent dans des rubriques Santé/Hygiène/Beauté, le renvoyant sans cesse à une batterie de modèles sensés rendre heureux : pour être "bien dans sa peau" il faut en définitive avoir le corps que tout le monde a.
On désire "s’éclater", c’est-à-dire sortir de soi (quelle négation de soi même !) : L’important c’est "le plaisir", cette modalité bien spécifique d’émotion heureuse, qu’il faut consommer, car c’est le seul moyen d’accéder au bonheur, sinon on est un « coincé ».
Chacun doit être un « battant », un « gagnant ». Cette idéologie de la compétition est pourtant un piège à produire une cohorte de perdants, et ce n’est pas dans la voie unidimensionnelle de la rivalité exacerbée que l’individu parvient à se réaliser lui-même : l’identité personnelle se forge dans de nombreux domaines, et l’aventure authentique de l’être humain est le plus souvent intérieure.

La démission de l’esprit.

Il faut céder au "coups de cœur", autrement dit, court-circuiter l’esprit critique, que chacun ne se vive que comme un ensemble chaotique d’événements au lieu d’un tout complexe à appréhender. Soyons déraisonnables, c’est quand "c’est dément" ou que c’est "dingue", qu’on est en situation de plaisir (d’où la difficulté de lutter contre l’absorption de stupéfiants par une minorité, lorsque la société dans son ensemble trouve sain de "s’envoyer en l’air", et confond le bonheur intérieur avec le délire collectif).
Il faut être "positifs", autrement dit effacer son mal de vivre, sa distance, sa critique, sa singularité, son militantisme.
Le seul critère de jugement est la quantité, la comptabilisation (on parle du "budget" d’un film, plutôt que de son sens en tant qu’Œuvre). Ce qui n’est pas mesurable n’est pas dévalorisé : cela n’existe pas, tout simplement.
Le but est d’en avoir « plein » les yeux, les oreilles afin de boucher le creux de l’être. Pour faire croire que la matière est l’unique dimension de la vie, et que tout ce qui est immatériel est du néant.

Que ça fonctionne !

On fait l’apologie du « professionnel », du « spécialiste », c’est à dire quelqu’un de beaucoup trop compétent et « performant » pour se poser des questions sur le sens de ce qu’il fait.
On s’entend dire « tout à fait » , c’est à dire qu’on reçoit un oui nimbé de perfection technicienne et d’érotisme fonctionnel, qui vous parfume, et dont vous êtes invité à reproduire le parfum anonyme à l’usage de ceux qui vous entourent.
On ne parle plus de vieux mais de « moins jeunes », ce faisant on fait de la jeunesse l’unique valeur sociale, leur déniant toute originalité, toute spécificité à l’art de vivre qui pourrait être le leur.
On parle de « dialogue », de « communication », de « consensus » plutôt que de conflit, propagande, et démocratie : les grands communicants ne sont que des opérateurs du discours anonyme.
Quel que soit le problème, le drame, on invoque un "dysfonctionnement", c’est-à-dire qu’on a affaire à une exception. Ainsi on focalise toujours l’attention sur la défaillance d’un élément partiel du système global, comme s’il s’agissait d’une exception confirmant la règle.

Un cas d’école : la rhétorique Maastrichtienne.

En 1992, la rhétorique mystifiante des partisans du traité de Maastricht s’est articulée autour des principaux traits du discours anonyme dénoncés dans ce livre :

- Le sophisme de l’inéluctable. Il "fallait" voter oui, de toute façon "L’Europe on y était déjà". Et comme "toute évolution est un progrès" : une nouvelle étape européenne était forcément un bien, le quantitatif (plus d’Europe) prenant le pas sur le qualitatif (une meilleure Europe).

- La tautologie Europe-Europe. L’Europe c’est vendeur, on peut tout mettre dedans. Mais quelle Europe voulait-on nous faire ratifier : l’Europe des marchands ou l’Europe des laissés pour compte, l’Europe capitaliste ou l’Europe sociale , L’Europe mono-monaitaire ou l’Europe pluri-culturelle. Bref on a voulu faire ratifier l’Europe des marchands à ceux qui souhaitaient l’Europe des Lumières.

- La positivité à sens unique. le camp du non ne pouvait être que négatif, passéiste et xénophobe, le camp du oui pour la fraternité.

- L’intimidation majoritaire. En disqualifiant les opposants "minoritaires" et en appelant au consensus car "l’Europe est déjà là".

Les médias pensent comme moi !, Editions L’Harmattan, Collection "L’Homme et la société", 1996 (ISBN : 2-7384-4894-1).



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