La domination masculine - La Révolution en Charentaises

La domination masculine

vendredi 5 octobre 2007, par Onno Maxada / 30320 visites

Pour mettre le combat féministe au coeur du mouvement social.

Lorsqu’il publie La domination masculine (1998), Bourdieu est au sommet de sa gloire : sociologue (re)connu dans le monde entier, il est aussi la figure de proue très médiatisée des intellectuels de gauche français. Pourtant, c’est avec une très grande humilité qu’il aborde dans ce livre le sujet de la place des femmes dans notre société. "Je me suis aventuré, après beaucoup d’hésitation et avec la plus grande appréhension, sur un terrain extrêmement difficile et presque entièrement monopolisé aujourd’hui par des femmes", confie-t-il. C’est la logique de l’ensemble de ses recherches qui le pousse à traiter ce sujet, qui fournit l’exemple par excellence de la violence symbolique et de la soumission à l’ordre établi. Bourdieu démontre que cet ordre n’a rien de naturel et il a la ferme intention de le battre en brèche. Même s’il reconnaît l’intérêt des luttes féministes menées jusqu’à présent, il considère que celles-ci se focalisent trop sur l’unité domestique (le foyer, qui relève de la sphère privée) et pas assez sur les instances dans lesquelles s’élaborent et s’imposent les rapports de domination (et qui relèvent de la sphère publique). La domination masculine propose donc une approche originale et particulièrement fertile du combat féministe.

Une image grossie

Les sociétés méditerranéennes partagent une représentation du monde qui place l’homme au centre de toute chose. Si cette "cosmologie androcentrique" est plus ou moins marquée en fonction des sociétés, il semble qu’elle atteigne une forme extrême chez les Berbères de Kabylie. Bourdieu décide donc d’analyser cette société particulière en considérant qu’elle fournira une image grossie de ce qui se passe de façon moins évidente dans nos propres structures sociales.

Le premier enseignement de cette approche, c’est que ce qui apparaît aux Berbères comme "l’ordre naturel de choses" est en réalité une construction sociale qui assoit la domination des hommes. Leur façon de penser le monde associe des choses, des activités ou des mouvements au masculin ou au féminin. Par exemple, ils opposent le dehors (public) au dedans (privé), le dessus au dessous et le plein au vide, le premier terme (valorisé) de ces oppositions étant toujours pensé comme masculin et le second comme féminin. Ce système de pensée, qui se présente comme neutre - un peu comme dans la langue, le genre masculin est non marqué par rapport au féminin - a des conséquences très concrètes sur la division du travail et la façon dont le temps et l’espace sont structurés dans la société. En d’autres termes, il construit la différence entre les hommes et les femmes... puis on finit par prendre cette différence pour la cause de la vision sociale. Ce tour de force n’est possible que parce que les femmes adoptent le mode de pensée des hommes. Comme le souligne Bourdieu, « lorsque les dominés appliquent à ce qui les domine des schèmes qui sont le produit de la domination (...) leurs actes de connaissance sont, inévitablement, des actes de reconnaissance, de soumission ».

La société tend donc à produire des hommes et des femmes, les premiers devant être virils et les secondes féminines. La transformation progressive des individus s’effectue essentiellement à travers la division des tâches et de l’espace, ainsi que par l’exemple donné dès le plus jeune âge par les adultes. Le "dressage des corps" passe également par des rituels d’institution comme la circoncision ou les rites de séparation, qui sont autant d’occasion de faire le distinguo entre ceux qui ont reçu la marque distinctive et celles qui en sont à jamais exclues. Bourdieu constate que « la morale féminine s’impose surtout à travers une discipline de tous les instants qui concerne toutes les parties du corps et qui se rappelle et s’exerce continûment à travers la contrainte du vêtement ou de la chevelure ». La société étant organisée de façon à confier aux femmes tout ce qui est bas, petit et mesquin, celles-ci finissent par intégrer cette image dégradée d’elles mêmes et à confirmer les hommes dans leur jugement.

La domination masculine est tellement bien intégrée que la soumission féminine est à la fois « spontanée et extorquée ». On peut par exemple le constater au moment du choix du mari : consciemment ou non, les femmes considèrent comme un élément de leur propre dignité le fait que leur conjoint occupe (au moins vis-à-vis de l’extérieur) la position dominante dans le couple.

Si elles peuvent contribuer à orienter et organiser les échanges matrimoniaux, les femmes n’en restent pas moins des objets d’échanges sur le marché matrimonial. C’est d’ailleurs là ce qui explique la dissymétrie fondamentale entre les hommes et les femmes. Ces dernières sont vouées à circuler, à produire ou reproduire de l’honneur et des dons. Parce qu’elles perpétuent ou augmentent le capital symbolique détenu par les hommes, les femmes doivent impérativement être conservées à l’abri de l’offense et du soupçon.

L’anamnèse des constantes cachées

Si elle est moins manifeste que chez les Berbères de Kabylie, la domination masculine est néanmoins une réalité dans nos sociétés. Elle présente même des similitudes avec le monde kabyle, ce qui laisse supposer l’existence d’un inconscient commun, construit en un état très ancien et très archaïque de nos sociétés. Bourdieu se propose d’en faire l’archéologie.

La domination masculine est attestée par une batterie d’indicateurs statistiques qui montrent notamment que les femmes sont les plus frappées par la précarité et le chômage, et qu’elles touchent à travail équivalent un salaire moindre que leurs homologues masculins. D’une manière générale, elles sont les premières victimes des politiques néolibérales. La domination s’exerce également à travers une multitude de signes anodins dont les hommes ne se rendent pas vraiment compte, ce qui faire dire à Bourdieu que « la minoration [que les femmes] subissent est d’autant plus implacable qu’elle ne s’inspire d’aucune malveillance explicite, et qu’elle s’exerce avec l’innocence parfaite de l’inconscience ».

Cette situation est liée à l’existence « d’attentes collectives » (Marcel Mauss), qui font que certaine choses sont considérées comme normales ou extraordinaires selon qu’elles sont réalisées par des hommes ou des femmes. Pour s’en convaincre, on peut s’intéresser au fossé qui sépare le couturier de la couturière, ou encore le cuisinier de la cuisinière. La masculinité apparaît donc comme une forme de noblesse. On attendra beaucoup des hommes - qui déterminent des critères d’excellence à leur mesure - et moins des femmes. Comme les "attentes collectives" façonnent les individus, plus on traite les femmes comme des femmes, plus elles le deviennent.

On a déjà dit plus haut que le corps était un produit social dépendant de multiples facteurs (travail, habitudes alimentaires, etc.), mais il faut encore ajouter qu’il est perçu à travers le regard de l’autre : un regard subjectif qui dépend de la position de celui qui est perçu comme de celui qui perçoit. Les femmes sont constamment rappelées à l’ordre par ce regard, qui peut générer gêne et malaise lorsqu’elles font de leur corps autre chose que ce que la société en attend. Bourdieu définit la féminité comme une « forme de complaisance à l’égard des attentes masculines, réelles ou supposées ». Il en tire la conclusion que les femmes sont entraînées dans un « rapport de dépendance à l’égard des autres qui tend à devenir constitutif de leur être ». Cette aliénation symbolique atteint son paroxysme dans la petite bourgeoisie. A l’inverse, elle est moins marquée chez les sportives et les femmes manifestant une forte indépendance intellectuelle.

La domination masculine est aussi un piège pour les hommes qui, selon le mot de Marx, sont "dominés par leur domination". D’abord, la virilité est un idéal impossible. Elle rend les hommes d’autant plus vulnérables qu’elle doit être validée par les autres. Bourdieu la définit comme "une sorte de peur du féminin, et d’abord en soi-même". Ensuite, la virilité assigne à l’homme de tâches peu enviables, à commencer par la guerre. Pour illustrer son propos sur la souffrance des dominants, Bourdieu cite abondamment La promenade au phare, de Virginia Woolf - auteur de référence des féministes - et conclut que « l’homme est aussi un enfant qui joue à l’homme ». Il ajoute que les femmes ne sont pas dupes, mais qu’elles se résignent à suivre les jeux de l’homme à distance, notamment les jeux de pouvoirs. Elles sont préparées à y prendre part, mais par l’intermédiaire de leurs hommes (mari, fils). Il en résulte notamment une "libido socialement instituée" : les hommes aiment les jeux de pouvoir et les femmes aiment les hommes qui les jouent.

Permanences et changement

Le monde change, l’économie change, mais Bourdieu constate que les structures sexuelles restent globalement les mêmes. Cette permanence n’a rien à voir avec un "ordre naturel des choses". Elle est le fruit d’un travail de (re)création permanente des structures de la domination masculine dont les piliers sont la famille, l’Eglise, l’Ecole et l’Etat. En effet, la famille permet une expérience précoce de la division sexuelle du travail. L’Eglise défend le dogme de l’infériorité foncière des femmes. L’Ecole, outre le fait qu’elle a longtemps enseigné des modes de pensée archaïque, propose toujours de établissements et des cursus majoritairement masculins ou féminins. Enfin, l’Etat joue un rôle capital puisque le droit de la famille reprend tous les principes fondamentaux de la vision androcentrique. En fonction des époques, l’influence respective de ces institutions a sensiblement varié, mais elle a toujours permis de maintenir la domination masculine. Il est donc clair que la permanence de cette domination n’est pas seulement liée à la mauvaise volonté des hommes ou à la responsabilité des femmes.

Grâce à l’immense travail de la critique féministe, l’ordre masculin ne s’impose plus avec la même évidence que par le passé. De plus, la condition féminine s’est transformée du fait de l’accès à l’éducation, de l’allègement des tâches domestiques (dû au progrès technique), des moyens de contraception et de l’élévation du taux de divorce, qui transforme les structures familiales. Mais ces avancées ne doivent pas masquer une persistance des inégalités : « comme dans une course à handicap, la structure des écarts se maintient ». Pour ne prendre que l’exemple de l’éducation, les femmes vont se tourner en priorité vers les filières que la société leur réserve, ce qui a naturellement un impact sur les carrières possibles. Même lorsqu’elles occupent des postes à responsabilités, ceux-ci se trouvent souvent dans les régions dominées du champ du pouvoir (édition, journalisme, médias, enseignement, etc.). Bourdieu va plus loin et écrit : « quelle que soit leur position dans l’espace social, les femmes ont en commun d’être séparées des hommes par un coefficient symbolique négatif qui, comme la couleur de peau pour les Noirs ou tout autre signe d’appartenance à un groupe stigmatisé affecte négativement tout ce qu’elles font et sont ». Par conséquent, plus le taux de féminisation dans une activité est important, plus cette activité est dépréciée.

Les femmes ont toujours la tâche d’entretenir le capital symbolique de la famille, en maintenant le contact avec le réseau social du mari par exemple. Elles contribuent aussi au capital symbolique par leur apparence, d’où l’importance accordée à la cosmétique, aux vêtements, etc. Par extension, elles sont souvent en charge de l’aspect esthétique de la maison, du mari et des enfants. Autrement dit, les femmes sont « responsables au sein de l’unité domestique de la conversion du capital économique en capital symbolique ». Cette situation est transposée dans le monde de l’entreprise, comme l’atteste la surreprésentation des femmes dans les métiers liés à la représentation et à l’accueil (hôtesses). Les femmes sont donc les « victimes privilégiées de la domination symbolique, mais aussi [des] instruments tout désignés pour en relayer les effets en direction des catégories dominées », par le biais de la presse féminine par exemple.

Compte tenu de tout ce qui précède, il ne suffit pas d’une simple prise de conscience pour mettre un terme à la domination masculine. Celle-ci est profondément ancrée dans les structures et les corps et il n’est jusqu’à notre façon de penser qui ne soit façonnée par l’opposition entre le masculin et le féminin. Sans même que nous en soyons conscients, cette opposition s’applique à tous les espaces sociaux, qu’il s’agisse de la famille, de l’université ou de l’entreprise. Exceptionnellement, le rapport de forces entre le masculin et le féminin peut-être mis en suspens à travers l’expérience de l’amour et de l’amitié, deux sentiments - fragiles - qui permettent des relations désinstrumentalisées fondées sur le "bonheur de donner du bonheur".

Conclusion

Parce qu’elle montre pourquoi et comment les femmes contribuent à leur propre domination, l’analyse de Bourdieu a de quoi déranger certains milieux féministes, qui apprécient d’autant moins la critique que celle-ci vient d’un homme. Bourdieu enfonce le clou en appelant à se méfier des "luttes brevetées féministes comme la revendication de la parité entre les hommes et les femmes dans les instances politiques [car elles conduisent à un] universalisme fictif (...) favorisant par priorité des femmes issues des mêmes régions de l’espace social que les hommes qui occupent actuellement les positions dominantes". Opposé à toute forme de domination, Bourdieu appelle les femmes à inscrire leur combat dans un contexte plus global de remise en cause de l’ordre établi, donc à s’imposer au sein du mouvement social pour y fourbir des armes ("symboliques notamment") efficaces. Ce n’est qu’en s’attaquant aux institutions qui contribuent à éterniser leur subordination - Eglise, Ecole, Etat - qu’elles pourront contribuer au dépérissement progressif de la domination masculine.

BOURDIEU, Pierre, La domination masculine, 1998.



Partager

3 Messages de forum

  • La domination masculine 5 avril 2010 18:24, par depreciator

    si on est positif on peut inverser ce titre en ecrivant "la domination feminine" :

    le masculin est sacrifier lorsqu’il est civiliser : pour preuve :comment imaginer un acroissement de la natalitee si les femmes faisais les guerres ?

    evidement cette protection de la reproduction humaine est au detriement de l’individu : les hommes et femmes qui en soufrent sont davantage les egoistes qui revendique le droit a la libre decision personnelle et qui souvent oublient que leur nouriture ,securitee ,hygiene ,provient du groupe ,et que vivre en hermite ,sans aucun contact ,ou echange ,parais un exploit ;

    les grands esprits sont rarement de bon parents ; oui ! le role naturel du masculin est bien de faire un nid ,paradis ,prison ,qui isole la femme du danger ,et lui seul doit afronter et filtrer le biotop...

    • La domination masculine 22 juillet 2010 13:46

      Si les femmes faisaient les guerres, cela ne changerait rien puisque, je crois ? , il faut être deux de sexe opposé pour se reproduire...

  • La domination masculine 17 juin 2012 16:50

    "La domination masculine est tellement bien intégrée que la soumission féminine est à la fois « spontanée et extorquée ». On peut par exemple le constater au moment du choix du mari : consciemment ou non, les femmes considèrent comme un élément de leur propre dignité le fait que leur conjoint occupe (au moins vis-à-vis de l’extérieur) la position dominante dans le couple." Hm, je suis une femme. Je vis dans un environnement qu’on peut qualifier de civilisé, le résultat de mes analyses de situations est d’habitude satisfaisant, j’arrive à synthétiser et à prendre des bonnes décisions. Ceci dit, je n’imagine pas avoir la position dominante dans mon couple. Mon mari me donne la sécurité dont j’ai besoin, il a plus de muscles (paléocorticalement parlant), il est capable de protéger toute la famille. J’estime que c’est un privilège pour une femme d’avoir un homme qui est fort et de pouvoir se focaliser en toute sécurité sur les enfants, à la place de chercher à dominer et de se retrouver finalement vulnérable, harassée, avec toutes les décisions à prendre soi-même et un homme assisté sur les bras. Vivat la différence entre les sexes, vivat les hommes forts, intelligents et bien dans leur peau.